Au nom du peuple, par Victor Horta, et Nicole Malinconi

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Si la Maison du Peuple bâtie en 1896 par Victor Horta dans le quartier des Marolles à Bruxelles, à deux pas du centre historique, n’a vécu que soixante-cinq ans, remplacée par un immeuble et une tour « jaunâtre » de vingt-six étages, c’est peut-être que les plus beaux rêves, pour ne pas s’altérer, doivent avoir l’audace de se transformer et se porter ailleurs, plus loin, autrement, afin de préserver leur part d’irréductible et d’utopie pour tous. Ou, plus simplement, que la beauté célébrant la rue fait peur aux nantis.

Une façade incurvée, des fenêtres ouvertes sur le monde, ses visages et ses palabres, une structure de fer et d’acier autorisant les plus belles audaces stylistiques, cette Maison est un palais offert au peuple, un hommage aux invisibles ne cherchant pas à être rois, un don d’artiste de courbes et de formes neuves au monde qui vient, telle une réparation légitime après des siècles d’humiliation.

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La Maison du Peuple, dont Nicole Malinconi retrace avec beaucoup de sensibilité l’histoire, aux éditions belges Les Impressions Nouvelles, ne fut pas un monument, mais la vie elle-même, une ondulation incessante de lumières et de paroles, depuis la boulangerie et les magasins du bas (du pain pour tous, ouvriers ou bourgeois rouges) à la salle de bal du haut, acoustique superbe, ascension des corps rassemblés.

Commande du libéral Emile Vandervelde pour le Parti Ouvrier Belge à l’architecte reconnu des maisons Tassel et Solvay, la Maison du Peuple est une utopie socialiste très concrète, un souhait réalisé d’accroître l’instruction, d’ « améliorer en même temps l’existence matérielle, morale et intellectuelle de ses membres ».

Sur un terrain ingrat, difficile, accidenté, l’artiste de 34 ans bâtit une œuvre d’art, une intelligence commune de maçons, verriers, menuisiers, vitriers, ferronniers.

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« Sur quatre niveaux, on n’avait jamais vu une telle variété de fenêtres, les unes, larges et d’une seule vitre pour les magasins du rez-de-chaussée, les autres, à guillotine à traverses verticales sur tout le premier étage, allant s’allongeant au centre, là où la façade s’arrondit ; à battants et impostes au second étage, le long duquel court un grillage bas en fer ; pour finir, au troisième, par de grandes portes-fenêtres avec balcons en arabesques. »

Cette Maison est une palpitation, un esprit de l’air porté par le fer libérant l’espace, un temple laïc surmonté d’un « dôme en briques de verre rouge qui sera éclairé du dedans aux grandes occasions et qu’on verra de partout ; rouges parce que nous sommes des Rouges. »

Jean Jaurès à son inauguration : « Ah, nos ennemis disent que nous n’apportons que des utopies et des rêves. Votre rêve, il est debout avec toute la solidité de la pierre et du métal. »

Contrairement à celle du bourgeois, la fierté ouvrière est un partage.

L’espoir de Germinal souffle quand la classe ouvrière parvient à s’organiser.

livre Victor Horta

Refuge de tous les dreyfusards de Bruxelles, la Maison devient tribune, chant de justice, lieu de résistance, exemple pour d’autres structures s’inventant dans le pays.

S’y exprime Rosa Luxembourg, « au nom des camarades allemands ».

Première Guerre mondiale, Deuxième Guerre mondiale : les Marolles, ce shtetl, résiste, se cabre, tient bon, plie, face à la menace et aux ignominies. Les fantômes se multiplient.

Se dresse encore la Maison, le Phare, telle une possibilité de retrouvailles, quand partout il faut reconstruire.

LE SOIR

Mais le progrès est devenu terreur, le Peuple coûte cher, il faut abattre son symbole.

Nous sommes en 1965, le temps venu de l’archivage, des mille deux cents photos noir et blanc et six cents diapositives prises par Jean Delhaye.

Les dépeceurs attendaient, les voilà à l’œuvre.

On peut trouver à la station de métro Horta à Bruxelles quelques vestiges de l’édifice génial de l’architecte. Personne ne les voit, mais un livre les désigne désormais.

LE SOIR

De fer et de verre, de Nicole Malinconi, est ainsi un ouvrage nécessaire, une contribution de haute tenue à la mémoire bafouée du peuple.

« Seuls, dans le quartier sous la grande tour, quelques anciens, vieil homme attablé à la terrasse du bistrot de la place de la Chapelle, vieilles clientes du magasin de retouches de la rue des Minimes, à l’accent des Marolles et porteuses de cabas, parlent encore de la Maison du Peuple qui se trouvait là, juste à côté où il y a la tour, se souviennent par bribes de la boulangerie ou des bureaux de la Mutuelle, de comment c’était, le dimanche, quand on servait les croissants et le chocolat dans le grand café, ou de la fois où ils étaient allés écouter Suzy Falk chanter dans la grande salle ; la magnifique salle que c’était ; ils rappellent que, surtout, ce bâtiment-là, c’était Horta, vous vous rendez compte ; ils revoient les jours où on a démoli tout ça, pour faire ce bazar-là, se disant qu’il avait dû y avoir des graissages de pattes là-dedans, ajoutant, comme on avoue, que c’était une honte, mais qu’y faire ? Qu’eux non plus, après tout, ils n’avaient rien fait, mais que de toute façon, les autres étaient bien plus forts à cause des sous qui étaient derrière. »

Au nom du peuple.

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Nicole Malinconi, De fer et de verre, La Maison du Peuple de Victor Horta, éditions Les Impressions Nouvelles, 2017, 184 pages

Les Impressions nouvelles

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Se procurer La Maison du Peuple

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Se procurer le livre de Louis Guilloux

 

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