Le culte du moi, par Robert de Montesquiou, et Philippe Thiébaut, historien de l’art

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« Les cynismes de la photographie retouchée sont maintenant au comble : on vous montre l’effigie d’une guêpe ; c’est le portrait d’une baleine. »

Vous connaissez peut-être la réputation de dandy du comte Robert de Montesquiou (1855/1921), poète, écrivain, journaliste acide, prince du Paris mondain, auteur de mémoires publiés de façon posthume sous le titre Les Pas effacés, et de quatre albums photographiques conçus comme une manière d’authentifier par les images les mots, tout en prolongeant ainsi le souci de soi.

La publication par les éditions La Bibliothèque des Arts (Lausanne) de cette œuvre à part entière intitulée Ego Imago est un événement, tant s’y donne à voir la vie exposée – de façon chronologique – de cet arbitre du goût fin-de-siècle.

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En préface, Philippe Thiébaut, Conservateur général du patrimoine, explicite les liens entre Robert de Montesquiou et la photographie : « Pas plus album de famille qu’album d’aristocrate oisif, Ego Imago ne connaît guère d’équivalent dans les pratiques culturelles de son époque prenant en compte la photographie. »

Esthète homosexuel ayant inspiré le personnage de Charlus dans A la recherche du temps perdu, de Marcel Proust, probablement celui de Des Esseintes de Joris-Karl Huysmans (A Rebours, 1884), et plusieurs autres auteurs (Jean Lorrain, Henri de Régnier, Edmond Rostand, André Gide), Robert de Montesquiou souhaita polir son image, laisser de lui un portrait à la fois très maîtrisé et volontiers facétieux.

La première photographie est un manifeste, montrant le père Thierry de Montesquiou à quatre pattes tel un cheval, sur le dos duquel le petit Robert se tient en compagnie de ses deux frères. Tous regardent l’objectif avec le plus grand sérieux, mais on pressent le fou-rire qui bientôt fera exploser le cadre.

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Les relations furent pourtant tumultueuses.

Extrait d’un dialogue du plus haut comique involontaire – Le fils : « Il fallait me faire autrement ! » / Le père : « Je ne l’ai pas fait exprès. »

Sa mère qu’avait épuisée quatre enfantements n’était pas très jolie, mais portait toilette avec grand raffinement : « J’ai retrouvé parmi les atours qu’elle avait portés, une paire de bas comme je n’en ai jamais vu, d’une finesse vraiment inouïe, des bas de contes de fées. Les deux passeraient dans le plus petit des anneaux d’enfants ; et cependant ils sont surbrodés. Je ne crois pas que la bonneterie aujourd’hui produise rien de tel. »

S’ensuivent d’autres membres de sa famille. Images, textes, dont on peut s’étourdir tour à tour.

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A propos de sa sœur Elise, ce passage cruel, brillant, drôle : « C’était un être sans relief ; sur un seul point, elle excellait, presque phénoménalement. Ce point, c’était une prodigieuse chevelure ruisselant, massive, qui, défaite, l’enveloppait jusqu’à la rendre invisible, comme d’une guérite ondulée, construite de ces nattes épaisses : la chevelure de Geneviève de Brabant ou celle de Lady Godiva, qui en abritaient leur pudeur. L’admiration, causée par un tel spectacle, tournait à l’effroi, devant ce monstrueux parasite, vivant, épuisant, qui croissait et s’accroissait sur cet être faible, dont certainement il buvait la vie. »

Vers 1869-1870, le voici adolescent, altier, arborant un nœud papillon démesuré : « La sensibilité des adolescents est souvent exquise ; la mienne était folle ; je me souviens d’avoir longtemps conservé une fleur séchée sous le prétexte que je la portais lors de telle rencontre. »

1871-1872, Robert est scolarisé au collège des jésuites de Vaugirard (photo de classe).

Eté 1872, la famille est à Houlgate. C’est le temps des lectures interdites, des recherches intimes.

 

Assis sur le bord d’une lucarne du château de Courtanvaux, le jeune homme fait penser à Harold Lloyd pendu à son horloge. Monte là-dessus, semble lui dire un château de conte de fée.

Sarah Bernhardt lui fait répéter le rôle de Zanetto du Passant de François Coppée.  Beauté du costume, plaisirs du travestissement.

« Levrette en paletot », Robert pose maintenant pour Lucien Doucet.

En février 1884, Théodore de Banville (serait-il zutique ?) écrit le poème Turlutu : « Le vicomte a le regard triste / Et, contemplant ses beaux souliers, / Ce rêveur, dont le mal empire, / Les yeux sur ses pieds abattus, / Les regarde encore, et soupire : / Ils ne sont pas assez pointus ! »

On pose en Engadine en tenue d’excursionniste, ou, insolemment, appuyé à une grille du château de Charnizay. Robert de Montesquiou construit sa légende, s’éloigne du vulgaire comme de lui-même, phrase après phrase, photo après photo, paon faisant la roue, chasseur de chauve-souris devant un massif d’hortensias (1885), ou poète drapé dans Honeysuckle, une création textile de William Morris, inspiré par le grand Burne-Jones.

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Rencontres du poète et romancier italien Luigi Gualdo, et du prince Alfonso Hercolani.

Règle numéro 1, énoncée par Charles Baudelaire : le « Plaisir aristocratique de déplaire » (Fusées, 1867)

Robert de Montesquiou fait la connaissance de Gabriel de Yturri, « qui partagea ma vie vingt ans, que je ne cesse de regretter, et dont je bénis toujours la mémoire » Ils sont enterrés côte à côte.

Dans leur journal, les Goncourt décrivent ainsi son logement de la rue Franklin (7 juillet 1891) : « Un logis tout plein d’un méli-mélo d’objets disparates, de vieux portraits de famille, de meubles Empire, de kakémonos japonais, d’eaux-fortes de Whistler. »

Entre promenades dans les jardins japonais et les bals costumés, Antonio de la Gandara parvient à le portraiturer en fusain sur papier bistre (Ego Imago, album III, folio 23)

La vie passe, mais il faut tenir sur l’élégance : « Il faut, sans doute, affirmer que le véritable destructeur de la mode masculine est précisément le magasin qui a la prétention de la créer, et de la faire jaillir tout armées de la substance grise du chemisier, du tailleur, du bottier et du chapelier combinés, qui régissent les complexes destins de ces innombrables comptoirs-à-tout-faire, où l’on achète son parapluie en même temps que ses gants, son parfum, avec sa valise. »

Le bonheur des dames est ainsi la hantise des êtres de goût.

Ego Imago répond donc le fin poète grimé, enturbanné, aux vulgarités marchandes, idoles d’un temps trop ajusté aux nécessités économiques pour ne pas générer les gestes de déphasage qui sauveront l’âme en repartant du costume.

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Philippe Thiébaut, Robert de Montesquiou, Ego Imago, éditions La Bibliothèque des Arts, 2017, 132 pages – 70 illustrations

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