Penser pour une femme, quelle folie ! par Lydie Dattas, ou le feu de la Desdichada

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« Hier, ma beauté était un lilas aux yeux perçants à quoi aucun garçon ne résistait, que toutes les filles jalousaient. Soûlées par leurs propres yeux noirs, les saintes se laissaient caresser dans le parc en complotant la machiavélique robe blanche. »

Par sa fougue rimbaldienne et son métaphorisme faisant songer quelquefois aux Illuminations, Carnet d’une allumeuse, de Lydie Dattas pourrait être un premier livre, tant s’y déploie un lyrisme juvénile confiant dans les possibilités d’émerveillement et de réveil par le langage.

Pourtant, depuis Noone, paru en 1970 au Mercure de France, Lydie Dattas, fondatrice en 1994 de ce qui deviendra le cirque Romanès, n’a cessé d’écrire, publiant à rythme régulier chez Gallimard, désormais son éditeur historique (Les Amants lumineux, Le Livre des anges, La chaste vie de Jean Genet, La Nuit spirituelle, La Blonde).

D’une grande rage, l’allumeuse qui s’exprime ici en des pages brèves, définitives, injustes, cherche moins l’excitation des sens que celle de l’esprit, proposant aux femmes de quitter le miroir pour s’accorder enfin à leur nuit.

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Kees Van Dongen – 245 La dame au chapeau noir – Женщина в чёрной шляпе – 1908 – 100×81,5 – Provenance? Kahnweiler 1910? – cat.1913, 56 – cat. Ermitage 6572

« Ho ! Fillette aux yeux sans cœur ! Tu m’entends ? C’est pour toi que j’écris ! Qui te parla jamais comme je te parle ? Qui te montra une fois ton vrai rôle ? Qui te décrassa de ton fard pour te restituer ta beauté ? »

Préférant être voyante plutôt que mère, violente que violée, volante que volée, la narratrice de Lydie Dattas est un concentré de visions, d’injonctions, d’exclamations. Une vierge de quinze ans portant telle une vestale un corps de nitroglycérine.

La voici sur la scène, plantée droit, chevelure serpentine, riffs de sax ténor, bras fins aux muscles saillants. Yeux de jais, puissance du khôl, qui borde le feu.

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« Belles ennemies du vrai ! Qui vous reprochera la fabrique des sourires quand elle est votre survie ? Comment échapper à la fatalité de vos ruses, quand vous êtes l’éternité qui ment ? »

Ton prophétique, volontiers imprécatoire, l’amie de Christian Bobin a lu Lautréamont.

« Biche au milieu du salon », c’est une hirondelle parlant à ses « sœurs hémophiles » : « Je me voulais Voyante : j’étais volatile ! »

La prose poétique a des ambitions métaphysiques. Révélation des grands secrets.

« Des milliards d’accouchements et pas une seule Grünewald pour cette boucherie angélique ! »

« Condamnées à plaire, pressentant la brièveté de leur règne, les désaxées laissaient traîner partout les étoiles crues de leurs yeux. »

« Apprendre à reconnaître un homme : seule chose qu’on devrait enseigner aux filles ! »

« L’été, elle embrassait avec une langue rose ou verte selon le parfum de sa glace. »

« Dans les vestiaires où les filles exhibaient le paysage alpin de leurs poitrines, je gardais mon manteau boutonné jusqu’au ciel. »

Last but not least : « Même sablonneuses, mes fesses pensaient. »

Lydie Dattas, une allumeuse ? Oui, une éclaireuse.

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Lydie Dattas, Carnet d’une allumeuse, Gallimard, 2017, 92 pages

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