D’une politique des pleurs à l’époque de la Rome antique, par Sarah Rey, historienne

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Art romain : « le sacrifice d’Iphigenie » Fresque provenant de Pompei, maison du poete tragique. 1er siecle apres JC. Naples Museo Archeologico Nazionale

Vous vous souvenez peut-être du superbe livre de Jean-Loup Charvet, L’éloquence des larmes, publié en 2000 chez Desclée de Brouwer, qui était une réflexion testamentaire (son auteur, artiste lyrique, contre-ténor, est mort à 37 ans) sur le pouvoir des pleurs à l’époque baroque, « calligraphie de l’âme ».

S’intéressant également à la fonction des larmes, Sarah Rey, maître de conférences en histoire ancienne à l’université de Valenciennes, livre une réflexion de grande beauté sur l’expression lacrymale dans la Rome antique, décryptant finement ses différents usages politiques et sociaux.

« Les larmes étaient jadis de tous les instants, publics et intimes. Dans la Rome antique, elles étaient un adjuvant incontournable du politique, l’arme privilégiée des orateurs et le moyen de se distinguer du vulgaire. Elles étaient aussi le véhicule de présages concernant la Cité. Quelques jours avant l’assassinat de César, en 44 av J.-C., Suétone rapporte que des chevaux errent le long du Rubicon, refusent de s’alimenter et se mettent à pleurer sur les rives du fleuve. Le meurtre de César est annoncé. »

Que l’on soit empereur ou simple soldat, la larme, loin de n’être que la manifestation d’une affliction, est un discours, un code, une possibilité de pouvoir renouvelé par la monstration publique d’une fragilité certaine.

La larme n’est pas naïve, elle construit elle aussi des ponts, des arches, des gués, entre pleureurs et spectateurs.

Si les conquérants sont sensibles, ils sont aussi fins stratèges et savent que la puissance vient aussi des aveux de faiblesse.

On pensait que les Grecs avaient le monopole des pleurs, mais force est de constater avec Sarah Rey notre méprise.

« En réalité, les Romains sont des sentimentaux qui s’en défendent. »

La multiplicité des verbes indiquant l’acte de pleurer est remarquable, intégrant un grand nombre de nuances dans la violence de l’écoulement : flere, deflere, lacrimare, plorare, complorare, deplorare, imploare, lugere, plangere, queri.

A Rome, les morts sont pleurés, le deuil est un théâtre de larmes, que redoublent les pleureuses officielles qui par leur intensité lacrymale faciliteront le passage vers le monde des défunts.

Savoir comment pleurer exige un apprentissage (entre mise en scène et régulation du pathos), comme de savoir jouer de la lyre ou de la cithare quand la peine étreint le cœur.

Parfois, ce sont les statues des dieux elles-mêmes qui pleurent, prodige monstrueux qui est un présage funèbre.

Chez les Romains, les larmes, annonciatrices de dangers, « sont les indices d’un climat divin défavorable », qui peut être totalement retourné par le rituel des supplicationes bruyantes, « requêtes ou louanges adressées en pleurs aux Immortels ».

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La diplomatie des larmes s’avère une façon de montrer aux vaincus, eux-mêmes en pleurs, l’humanité de leurs dominateurs, en animant la sincérité de leur miséricorde, comme on se lamente dans une dramaturgie du remords sur la destruction d’une cité ennemie : « Le jour de la cérémonie triomphale, on accorde quelques larmes aux vaincus qui défilent dans Rome sur leur char. Mais le cœur est plutôt à la fête. Les bons sentiments n’ont qu’un temps. Les larmes ne doivent pas s’éterniser, ce que savent les hommes d’Etat. Ils disciplinent leurs sanglots et pleurent au compte-gouttes. »

Savoir gouverner, c’est donc aussi savoir pleurer, quand la clémence devient un signe d’élection : « Les sanglots du premier empereur flavien participent de sa caractérisation morale. Vespasien dit la difficulté de régner : sa position impose une sévérité qui va contre son tempérament. Ce n’est pas par plaisir qu’il condamne. Après lui, son fils Titus témoigne d’une même humanité supérieure. Les intérêts de l’Etat le conduisent à pleurer devant son frère Domitien pour l’adoucir. » (lire ici Suétone)

Mais si les princes et les puissants comptent leurs larmes (l’orateur, tel Cicéron, en fait une arme redoutable), le peuple trouve sa pleine légitimité dans le libre exercice des pleurs. La plèbe (et ses tribuns) gémit, telle est sa nature. C’est plus que son droit son entière justification.

Il est donc de l’essence de l’homme supérieur adoptant l’ascèse stoïcienne d’être capable, tout en ne manquant pas d’être un pleureur occasionnel, de contenir ses larmes quand il le faut – le rire de Démocrite supplantera les sanglots d’Héraclite.

« Les pleurs peuvent avilir les personnes qui se prétendent éduquées. Il faut donc les exhorter à conserver, y compris dans l’extrême souffrance, leur tranquillité d’âme, sous peine d’être confondus avec les plus intempérants. »

Les larmes romaines, dans leur flux plus ou moins important, sont ainsi un marqueur social. Elles sont à déchiffrer, interpréter, mais il convient également de comprendre qu’en elles le calcul n’est pas tout.

Magnifiquement illustré, Les larmes de Rome est un ouvrage dont l’érudition n’est jamais vécue comme une prise de pouvoir sur le lecteur, mais une générosité de la pensée envers qui cherche à quitter les rives étroites des représentations dominantes.

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Sarah Rey, Les larmes de Rome, Le pouvoir de pleurer dans l’Antiquité, éditions Anamosa, 2017, 256 pages

Editions Anamosa

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