L’antijudaïsme n’est pas l’antisémitisme, par Anthony Stadlen, Daseinanalyste, et Juif – à propos de Martin Heidegger, et de la faisance relevant de la pensée calculante (2)

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Pascal David, philosophe, traducteur, grand connaisseur de la pensée de Martin Heidegger (lire l’entretien…) m’a transmis ce texte très important d’Anthony Satdlen, enseignant, psychothérapeute, seul et unique représentant de la Daseinanalyse au Royaume-Uni, et à ce titre éminent spécialiste du philosophe allemand.

Il est aussi Juif, membre du consistoire de la synagogue à laquelle il appartient, et chantre chargé des offices et des cantiques en hébreu, extraits des rouleaux de la Torah (Sifrei Torah).

On jugera donc à cette aune l’intelligence du texte suivant, qui remettra peut-être en question quelques fausses certitudes trop bien établies.

Ce texte est traduit par Pascal David.

« J’ai cru comprendre, et je le tiens du Prof. Friedrich-Wilhelm von Herrmann en personne, qu’une nouvelle édition des Séminaires de Zurich [Martin Heidegger, Séminaires de Zurich, traduction française par Caroline Gros, Paris, Gallimard, 2010.] doit paraître, avec bien des éléments nouveaux qu’il a lui-même découverts, mais que, d’autre part, cette nouvelle édition ne paraîtrait pas sous son propre nom mais sous celui du Prof. Peter Trawny [responsable de l’édition allemande des Cahiers noirs]. D’après ma propre façon de voir les choses, c’est bien plutôt le nom du Prof. von Herrmann qui s’impose comme éditeur [editor, Herausgeber] de ce volume, lequel n’est pas seulement celui qui a mis au point cette nouvelle édition, mais encore celui auquel a été confiée, du vivant même de Martin Heidegger, la tâche d’éditer la Gesamtausgabe, à savoir l’Edition intégrale de ses écrits. On ne peut que saluer ce travail qu’il a accompli de main de maître.

Seul le Prof. von Herrmann est véritablement qualifié pour se charger de cette nouvelle édition des Séminaires de Zurich. Il fut lui-même un ami et collègue de Medard Boss [De Medard Boss ont été notamment traduits en français les ouvrages suivants : Un psychiatre en Inde, trad. R. Laureillard, Paris, Fayard, 1971 ; « Il m’est venu en rêve … ». Essais théoriques et pratiques sur l’activité onirique, trad. C. Berner et P. David, Paris, P. U. F., 1989 ; Psychanalyse et analytique du Dasein, trad. Ph. Cabestan et Fr. Dastur, Paris, Vrin, 2008. (N. d. T.)] et de Marianne Boss, son épouse, ainsi que d’autres figures majeures de la “Daseinsanalyse”, parmi lesquelles Gion Condrau. Le Prof. von Herrmann a lui-même participé à la fondation de l’Institut Zurichois de Daseinsanalyse.

Pour ma part, j’ai rencontré pour la première fois le Prof. von Herrmann à Vienne en 2003, lors du cinquième Congrès de la Fédération Internationale de Daseinsanalyse (IFDA), la veille de la commémoration du centenaire de la naissance de Medard Boss. Le Prof. von Herrmann a alors tenu un discours d’une qualité exceptionnelle, en présence de la veuve de Medard Boss, Madame Marianne Boss déjà nommée, ainsi que des principaux représentants, venus du monde entier, de ce courant, discours résumant de manière aussi claire qu’élégante l’argumentaire de Heidegger dans ses Séminaires de Zurich, à dire vrai assez complexes et difficiles. J’ai alors demandé au Prof. von Herrmann l’autorisation d’en publier une excellente traduction anglaise faite par Salomé Hangartner dans la revue Existential Analysis, autorisation qu’il m’a donnée séance tenante.

Je suis quant à moi le seul et unique représentant de la Daseinsanalyse au Royaume-Uni, le seul à l’y enseigner ; membre de l’IFDA en ma qualité d’Independant Effective Member. Des années durant j’ai fait des cours sur les considérations développées par Heidegger dans les Séminaires de Zurich, dans le cadre de mes séminaires en cercle restreint (Inner Circle Seminars) réservés aux psychothérapeutes de Londres. J’ai encore dirigé il y a peu huit séminaires, dont chacun avait exactement la même durée que ceux de Heidegger à Zollikon (à savoir six heures), près de cinquante ans après, au jour près, que ceux dirigés par Heidegger, séminaires – je reviens aux miens – au cours desquels nous avons étudié dans le moindre détail les séminaires de Zollikon. Dans ce cadre, j’ai dû corriger de nombreuses erreurs commises dans la traduction américaine. J’ai publié dans la revue Daseinsanalyse (en 2002) et, de manière plus développée, dans Existential Analysis (en 2003), des recensions critiques de cette traduction, donnant un grand nombre d’exemples de traductions fautives comme de confusions tout aussi regrettables, à l’examiner dans le détail. J’ai écrit un nombre assez considérable d’articles, j’ai fait un nombre assez considérable de conférences sur la Daseinsanalyse dans bien des congrès internationaux de l’IFDA, et cela dans bien des pays. J’ai été invité à Athènes au grand Congrès de l’IFDA pour y diriger l’un de mes séminaires en cercle restreint consacrés aux Séminaires de Zurich.

En tant qu’enseignant pouvant se prévaloir d’une certaine familiarité, et le mot est faible, avec les Zollikoner Seminare, je ne pourrais que saluer une nouvelle édition de ces séminaires sus la houlette du Prof. von Herrmann. Je suis au regret d’avoir à le déclarer, mais tel ne serait pas le cas, et il s’en faut de beaucoup, si d’aventure cette édition devait être confiée aux bons soins du Prof. Peter Trawny. J’ai lu, non sans intérêt, deux ouvrages du Prof. Peter Trawny portant sur le prétendu “antisémitisme” de Heidegger dans les quatre volumes publiés jusqu’à présent des Cahiers noirs, et, malgré quelques bons passages, je les trouve confus et fallacieux.

Il se trouve que je suis moi-même Juif, membre du consistoire de la synagogue à laquelle j’appartiens, chantre chargé des offices et des cantiques en hébreu, extraits des rouleaux de la Torah (Sifrei Torah). Le judaïsme est donc fort loin de m’être parfaitement étranger et je ne suis pas sans y entendre quelque chose.

Suite à mes propres investigations, j’ai consacré des recherches à divers types d’antijudaïsme, notamment chrétien et postchrétien. L’antijudaïsme est omniprésent dans la culture européenne à titre de présupposé ininterrogé, jamais remis en question, présent jusqu’en ses sommets les plus sublimes, qu’il suffise de songer aux Passions de Bach. On peut le faire remonter à saint Paul, saint Augustin et Luther (dont on sait à quel point ils ont pu marquer Heidegger). On le retrouve aussi bien présent dans les écrits du théologien chrétien Rudolf Bultmann, qui fut ami de Heidegger, dont le livre intitulé Urchristentum [R. Bultmann, Das Urchristentum im Rahmen der antiken Religionen [Le Christianisme des origines dans le cadre des religions antiques], 1949.], paru après l’Holocauste, abonde en allégations qui témoignent d’une ignorance crasse relativement à une prétendue infériorité du judaïsme. Ce qui n’a pas empêché Bultmann de s’opposer courageusement à l’“antisémitisme” nazi.

J’ai également consacré des recherches à l’“antisémitisme” absolu, pseudo-scientifique et “biologisant”, de la “race”, et sous ses aspects les plus divers. Notamment dans les “travaux” d’Eichmann, Hagen, Dannecker et consorts au sein du Sicherheitsdiensthauptamt [Office central du Service de Sécurité, ancêtre de la Gestapo] au cours des années 30 du siècle dernier, travaux qui visaient à recenser les diverses catégories de Juifs (assimilés, sionistes, religieux — tous autant qu’ils sont étant membres à leurs yeux d’une race de toute façon inassimilable et “nuisible”, afin de mieux les manipuler psychologiquement et socialement et les inciter ainsi à quitter l’Allemagne. Tout cela ne relevait en rien de la “banalité du mal”, c’était bien plutôt un projet d’une intelligence raffinée, sophistiquée, en quelque sorte la “Solution initiale” qui, comme on sait, fut suivie par la “Solution finale”.

Il faut bien se garder de confondre celui-là et celui-ci, à savoir l’antijudaïsme et l’“antisémitisme” que je viens d’évoquer. Or c’est précisément un tel type de confusion que fait à mes yeux le Prof. Peter Trawny dans ses ouvrages.

Il arrive très occasionnellement (26 occurrences au total) à Heidegger de se livrer à des commentaires négatifs sur le “judaïsme mondial” et sur les Juifs dans ses Cahiers noirs. Mais Heidegger insiste bien en même temps sur le fait que ses propres commentaires n’ont strictement rien à voir avec de l’“antisémitisme”, que lui-même appelle expressément “répréhensible” (verwerflich), pour ne rien dire de l’“antisémitisme” nazi, “biologisant” et [pseudo-] “scientifique”, qu’il qualifie quant à lui de symptôme de la “faisance relevant de la pensée calculante” (“Machenschaft aus dem rechnenden Denken”), telle qu’elle constitue sa principale cible.

De fait, Heidegger épingle à peu près tout le monde comme participant peu ou prou de cette “faisance relevant de la pensée calculante” : les Anglais, les Américains, les bolcheviks, les nationaux-socialistes. Fort peu nombreux sont ceux qui échappent à son verdict : les Grecs anciens, Hölderlin, les Russes demeurés fidèles à leur propre tradition, Lawrence d’Arabie (auquel il voue une admiration assez surprenante au demeurant) et quelques autres.

Mais le Prof. Peter Trawny ne veut pas démordre de l’idée selon laquelle, dès lors que Heidegger émet des critiques sur le “judaïsme mondial”, cela ne pourrait que relever automatiquement et de fait de l’“antisémitisme” alors même que Heidegger soutient précisément le contraire. Et comme si cela ne suffisait pas il en rajoute une couche en allant jusqu’à soutenir que dès lors que Heidegger s’en prend, entre autres cibles, aux Anglais, aux bolcheviks, à l’“antisémitisme” nazi “biologisant”, cela serait tout autant symptomatique de l’“antisémitisme” de Heidegger, vu que Heidegger, toujours selon Trawny, croirait dur comme fer que les Juifs auraient “contaminé”, entre autres, les Anglais, les bolcheviks, les nazis.

Le Prof. Trawny en arrive ainsi à cette position absurde selon laquelle le cœur même du propos de Heidegger relativement à la “faisance relevant de la pensée calculante”, c’est qu’il faudrait partout en tenir les Juifs pour responsables. Les 26 passages anti-juifs en question, Trawny les a démesurément agrandis aux dimensions des quatre volumes publiés jusqu’à présent des Cahiers noirs, en fait à la philosophie tout entière de Heidegger, qui devient à son tour le symptôme de cet “antisémitisme” que Heidegger précisément dénonce expressément.

Je ne crois pas, en écrivant ces lignes, caricaturer le propos de Trawny. Ce qu’il a fait relève à son tour de la “faisance relevant de la pensée calculante”, c’est est une forme parmi bien d’autres.

Pour cette raison, j’estime personnellement que c’est au Prof. von Herrmann qu’il revient de procurer, en tant qu’éditeur, la nouvelle édition des Zolllikoner Seminare, avec toutes les qualités qui sont les siennes dans son attitude bienveillante, bénéfique et sa contribution mûrement pensée à l’avènement d’une psychiatrie et d’une psychothérapie plus humaines et moins aliénées.

Anthony Stadlen

Londres, le 26 avril 2017 »

  (texte traduit de l’anglais et annoté par Pascal David)

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