Rue du Bouquet, une maison d’édition en zone supérieure,  par sa fondatrice Samantha Stuckle

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© Chantal Stoman / rue du Bouquet

Pour Samantha Stuckle, la photographie relève d’une nécessité existentielle indéniable – lire l’entretien qui suit.

Fondatrice de la jeune maison d’édition indépendante, rue du Bouquet, Samantha Stuckle construit son catalogue avec une belle exigence, dont rend compte son premier livre publié, Japon, de Yann Audic.

Le soin mis à la confection de ses ouvrages est ainsi autant éthique que politique, dans le sens d’une pleine confiance et d’un engagement total envers les auteurs et leurs créations que son regard a promus.

La passion et la recherche de la qualité maximale guident rue du Bouquet, que l’on pourra découvrir du 31 août au 2 septembre au BAL (Paris) lors du festival Rolling Paper #2.

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© Chantal Stoman / rue du Bouquet
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© Chantal Stoman / rue du Bouquet

Pourquoi avoir décidé de fonder une maison d’édition dédiée à la photographie ? Etes-vous photographe vous-même ? Comment avez-vous été initiée à cet art ?

Assez spontanément, je dirais que ce qui m’a incitée à fonder rue du bouquet, c’est l’envie d’avoir entre les mains des livres que j’ai contribué à fabriquer, l’envie de montrer le travail de photographes dont les images me touchent, l’envie de me laisser surprendre par des graphistes qui vont mettre en forme mes intuitions.

Je photographie un peu, pour moi ; mes images ne sont qu’une trace, une attention portée à ma vie quotidienne, un regard sur mes enfants, mes lieux de vie. Petite, j’avais un grand-père et un père qui avaient l’habitude de photographier nos vacances, nos moments de fête et de famille. Ils sont tous les deux partis quand j’étais très jeune, à une année d’intervalle et voilà les appareils photos oubliés, remisés au fond d’un placard. Plus aucune soirée de projection de diapositives sur un mur blanc… et surtout aucune empreinte de l’enfance, du temps qui passe. J’ai décidé, vers quinze ans, d’apprivoiser un vieil appareil, de garder une trace. J’ai découvert l’odeur de la pellicule, le charme des images floues mais chargées de vie et de souvenirs.

J’ai sans doute voulu remplir un vide, le vide laissé dans une famille très réduite – ma mère, ma sœur et moi, un huis clos assez étouffant … pas d’oncles, tantes ou cousins pour élargir le cercle – par la mort de mon père puis celle de mon grand-père, le vide de plus d’une décennie sans images en m’entourant de photographies : les miennes, puis en allant découvrir celles des autres. Les photographes arrivent à me révéler des choses sur lesquelles mon regard aurait sans doute glissé, j’aime leur façon d’observer le monde, d’en rendre compte.

Le nom de la maison d’édition rend d’ailleurs hommage à mon grand-père, qui habitait rue du Bouquet de Longchamp.

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© Yann Audic / rue du Bouquet
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© Yann Audic / rue du Bouquet

Japon, de Yann Audic inaugure votre catalogue. Faut-il penser ce livre comme un manifeste pour votre maison d’édition ?

Sans exprimer l’ambition d’être un manifeste, ce premier livre a posé certains partis pris : un photographe qui travaille avec du matériel argentique, des images présentées seules, sans texte, pour laisser l’imaginaire du lecteur s’en emparer  (pas de légendes sous les images), un graphisme rigoureux et affirmé au service de la photographie, un texte qui n’est surtout pas un appareil critique mais plutôt le ressenti spontané de son auteur sur les images, ce texte imprimé à part, sur un papier différent, un livre qui fait appel à plusieurs techniques : marquage à chaud sur la couverture, pose manuelle d’un autocollant, la présence au calage chez l’imprimeur avec le photographe et le graphiste…

Ce livre a été imprimé à Paris, dans le 10ème pour les pages intérieures,  et chez un artisan dans le 20ème pour la couverture.

Avec le recul, je me rends compte qu’il a surtout posé les bases de la méthode de travail : un livre construit ensemble. D’abord, le temps passé avec Yann Audic le photographe, pour le comprendre, pour aller chercher les bonnes images, pour qu’il me les raconte. Ensuite, des sessions de travail avec Alain Rodriguez, le graphiste, ses idées, ses convictions, les premiers choix de papier, de format. Un détour, tous réunis autour d’une table avec Julien Pham, qui a rédigé le texte. Voilà ce qui importe : réunir, partager, travailler avec les autres.

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© Yann Audic / rue du Bouquet

Sauriez-vous dire aujourd’hui ce qui vous touche chez les photographes que vous choisissez de publier ?

C’est très compliqué, ce sont mes émotions qui guident mes choix de photographes et d’images. Si je regarde les trois premiers livres, ils évoquent le voyage, la découverte : mais un voyage sans exotisme inutile. C’est plus le voyage intime du photographe, que ce soit au Japon, à Phnom-Penh ou dans les Alpes qu’une collection de livres de lieux. Le quatrième livre, lui, sera plus tourné vers le rêve, vers le souvenir d’un été, vers des paysages fantasmés.

La thématique du voyage n’est donc pas une volonté, un guide dans ma recherche de photographes. D’autres projets se dessinent, sur des images de femmes, sur des territoires isolés et oniriques en Suède, un projet collectif autour d’un Leica M6 qu’une amie m’a légué…

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© Yann Audic / rue du Bouquet

Views, Phnom Penh, de Chantal Stoman, est-il le fruit d’une collaboration avec l’institut français du Cambodge ?

Non. Il est le fruit d’une rencontre entre Chantal Stoman et ma fille Séréna à Siem Reap, au Cambodge. Chantal Stoman était en résidence photographique, elle m’a contactée à son retour et nous avons décidé de travailler ensemble sur le projet du livre.

Aviez-vous un livre en tête, en quelque sorte un modèle indépassable/à dépasser, pour la conception de cet ouvrage construit comme un film noir ?

Moins qu’un modèle, c’est surtout un contre-modèle qui a guidé la construction de ce livre. Je ne voulais surtout pas d’un ouvrage en grand format, à la reliure classique, aux pages de papier brillant, ce que je trouve convenu et prétentieux.

Ma volonté était donc de construire un objet modeste dans son format, dans son maniement. Je le souhaitais aussi intemporel : j’ai vécu au Cambodge, à Phnom-Penh il y a une vingtaine d’années et les images de Chantal Stoman sont la représentation exacte de la ville telle que ma mémoire l’avait gardée, j’avais presque l’impression d’en retrouver les odeurs, les bruits, les couleurs, bien que les images soient toutes en noir et blanc.

Le choix de présenter les images de façon systématisée, à droite et occupant l’espace complet de la page, permet de rentrer dans le jeu de l’ombre et des lumières, dans l’intime, dans des échantillons de vie saisis par l’appareil. Vous êtes captivés par l’image et libre à vous d’imaginer ensuite les vies et la ville qui se dessinent autour.

J’ai fait le choix d’une couverture qui interroge et qui ne situe pas d’emblée le livre dans un Phnom-Penh de carte postale – je n’ai pas pris une image de pagode ou de bâtiment colonial, par exemple – imprimée en sérigraphie sur du papier brut utilisé habituellement pour du packaging, de l’offset épais pour les pages intérieures qui renforce la nuit et les ténèbres des images.

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© Samuel Hoppe / rue du Bouquet
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© Samuel Hoppe / rue du Bouquet

Comment est venu à vous le projet du livre de Samuel Hoppe, Zone supérieure, et le souhait de confier le texte qui l’accompagne à Jean-Christophe Bailly ?

J’ai rencontré par hasard Samuel Hoppe qui, avant de me parler de son travail de photographe, m’a raconté ses voyages, ses marches, ses rencontres du bout du monde. J’ai ressenti son opiniâtreté, le poids de son sac à dos quand il part dans les sommets. J’ai ensuite vu quelques-unes de ses photographies, l’idée d’une collaboration est venue tranquillement au fil des discussions. Samuel m’a apporté ensuite un plus large aperçu de ses images :  ce sont ses images de montagnes, dans les Alpes, que j’ai eu envie de publier. Nos échanges, ma perception de qui il est, m’ont appris à travailler dans la déconstruction. D’une première sélection assez large, assez classique, le choix s’est resserré, pour monter de plus en plus en altitude, au-delà de la limite de la végétation, dans la zone supérieure, où seuls le minéral et la glace dominent.

Au moment où je travaillais sur le livre, sur sa forme, sur la recherche du titre, sur le texte le plus susceptible de l’accompagner, je m’étais acheté La bouilladisse –  Nulle part ailleurs de Thibaut Cuisset. En lisant la préface de Jean-Christophe Bailly, j’ai su que c’était lui et pas un autre qui devait écrire sur le travail de Samuel Hoppe.

La proposition graphique, avec le texte imprimé sur ce papier gris minéral et positionné au cœur du livre, avec ce dos cousu et ce fil qui rappelle les cordages de montagne, avec cette couverture typographique sans image, était en adéquation parfaite avec mon envie.

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© Samuel Hoppe / rue du Bouquet

Qu’avez-vous appris de votre métier d’art en quatre livres (un ouvrage de Stéphane Ruchaud, Oasis, accompagné d’un court texte de Christophe Honoré est à paraître) ?

Construire un livre se déroule en plusieurs figures assez formelles : une rencontre, des choix (choisir les images, en mettre certaines de côté, choisir une ligne directrice, choisir un titre, choisir un auteur, choisir une forme, choisir des papiers, découvrir un axe graphique, relire des textes, changer d’avis, tout recommencer…).

Mais, au-delà de cette chorégraphie, j’ai appris que la réalisation d’un livre n’est rien d’autre qu’un travail de confiance. Le photographe accepte de me remettre ses images, il doit être capable d’un certain lâcher prise : lâcher prise par rapport à ce que lui voit dans son travail, lâcher prise par rapport à l’idée qu’il peut avoir en tête de son livre idéal. Il doit apprendre à se laisser surprendre, à découvrir son travail à travers ma vision, l’histoire que j’ai envie d’écrire, à travers une proposition graphique.

Je travaille systématiquement avec le studio Bizzarri Rodriguez pour la direction artistique des livres, j’aime leur rigueur, leur attention portée aux détails, leur écoute et la volonté de ne pas être juste dans un geste créatif mais de valoriser avant tout les images. Ce travail de confiance dont je parle est, entre le studio et moi, de plus en plus fort au fil des projets.

Qu’aimeriez-vous expérimenter à présent en termes de formes et d’impression ?

Je voudrais interroger la matérialité de chaque livre : offrir une expérience qui ne se situerait pas juste dans le regard ou la lecture. Elle pourrait s’inscrire dans le toucher avec des variations de matériaux ou dans l’odeur avec l’utilisation d’encres spécifiques / utiliser une palette complète pour rendre compte de l’aspect sensoriel du travail des photographes.

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© Samuel Hoppe / rue du Bouquet

Comment survivre dans un monde de l’édition où fleurissent chaque année de nouvelles maisons ambitieuses ?

En prenant le temps, le temps de choisir les projets, de les travailler, de les approfondir.

En faisant confiance à mon instinct sans me laisser influencer par le marché, par les tendances.

Sans se laisser étourdir par la quantité de livres qui sortent chaque année, ici, ailleurs.

En étant fière des livres déjà édités et sereine sur les projets à venir.

En gardant cette immense bouffée de bonheur à chaque fois que j’ouvre les cartons de l’imprimeur pour découvrir le livre finalisé.

La question de la survie se pose pour moi sans se poser : j’ai un « autre » travail salarié, et rue du Bouquet reste une passion, à ce stade, sans perspective de rentabilité à court ou moyen terme.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Yann Audic, Japon, préface de Julien Pham, traductions Pauline Chatelan (anglais) et Haruna Moulis (japonais) éditions rue du Bouquet, 2016 – 500 exemplaires

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Chantal Stoman, Views, Phnom Penh, avant-propos de Chantal Stoman, traductions Séréna Millar-Khek (anglais) et Bun-Hok Lim (Khmer), éditions rue du Bouquet, 2017 – 500 exemplaires

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Samuel Hoppe, Zone supérieure, texte de Jean-Christophe Bailly, traduction Alan Eglinton (anglais), éditions rue du Bouquet, 2017 – 500 exemplaires

Site de rue du Bouquet

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Il sera possible de voir les livres des éditions rue du Bouquet lors de Rolling Paper #2, au BAL (Paris), festival dédié à l’édition photographique indépendante – du 31 août au 2 septembre 2018

Se rendre au BAL

 

 

 

 

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