Réel et fiction, un rapport de force, par Emilie Traverse, photographe

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© Emilie Traverse

Très remarqué cet été à Arles, Nuit Blanche, d’Emilie Traverse, est un livre de sensations aiguës, une matière expérimentale très sensuelle obtenue au flash numérique lors d’une nuit hallucinée.

Issue des arts plastiques, Emilie Traverse utilise le médium photographique comme un champ d’exploration d’une visibilité filtrée/donnée par la mémoire et l’histoire des images.

Nuit Blanche offre une expérience de lecture immersive, une dérive dans l’inconscient du processus photographique.

Il y a en ces pages des cérémonies secrètes d’où émane un magnétisme très particulier, les couleurs saturées agissant comme des puissances d’envoûtement.

Emilie Traverse invente ainsi une forme étonnante et délectable à la jonction d’une organicité inédite due à la désorientation du regard, et des possibilités de construction mécanique des images à l’ère de la numérisation de nos existences.

Voici donc un livre étonnamment vivant sous la lumière étrange qui le touche.

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© Emilie Traverse

Qu’est-ce que votre projet « Chemin de fer, Arles, le 8 août 2012 », prélude à votre livre Nuit Blanche (édition Païen, 2018) récemment remarqué au festival d’Arles ?

Chemin de fer, c’est d’abord l’expérience hallucinée d’une nuit à photographier au flash numérique. Les images sont issues d’une dérive photographique effectuée le 8 août 2012 à Arles, entre un quartier périphérique et le centre-ville. L’appareil photographique accompagne des visions, et les révèle à la manière d’une prothèse pour “voir” dans la nuit. C’est un projet un peu expérimental sur la forme donnée à la mémoire, où j’ai choisi d’adapter cette banque d’images aux dispositifs de présentation : diaporama, édition, exposition.

L’idée de ce projet est de retransmettre un état de collusion avec le monde environnant capté par l’appareil et moi. De parler des relations entre les choses qui ont été saisies intuitivement à la prise de vue… et de ce qu’il en reste par la suite, révélés par la post-production, les recadrages, les montages et associations d’images. Cela permet de glisser par exemple, au sein d’une même séquence entre le crin de cheval et les roseaux dans lesquels se joue une scène de cache-cache, tandis que les nuances colorées d’un bruit numérique répondent à la carrosserie d’un scooter bariolé.

Quel est votre parcours artistique ? Comment votre regard s’est-il formé ?

 Mon travail oscille entre art, comme photographe-auteur, et direction artistique, comme commissaire d’exposition. Cette double identité sur des projets personnels ou collectifs, je la mène depuis bientôt dix ans, l’un et l’autre se nourrissant perpétuellement. Jeune, j’ai écumé les friches industrielles et les périphéries urbaines. J’ai toujours été très sensible aux non-lieux, aux zones de transition ou de non-droit, lieux de lâcher prise ou bien de tension avec la nature, comme figures métonymiques du monde actuel. Je viens des arts plastiques, d’abord une formation universitaire et théorique, puis une formation plus technique et liée à la pratique que je suis allée chercher à l’ENSP. Depuis l’université, j’adore les “photographes malgré eux”, ces artistes qui  emploient la photographie pour sa capacité à synthétiser une pensée sur le réel et avec le réel photographié ; Moulène, Tillmans, Baldessari, Tosani, Wurm, plus récemment, Onorato & Krebs, Krijno, Wilson, Kurmaz … On est à la fois dans de la photographie, du document, de la sculpture, de la peinture même. Puis, considérant l’image en série (et le commissariat d’exposition), je me suis intéressée à la rhétorique des images. Cette grammaire faite de dialogues, de fulgurances, de silence dans les interstices, je la dois à Aby Warburg, pensée portée par les écrits de Didi-Hubermann et Benjamin. Une révélation qui m’a poursuivie jusqu’à Arles, et qui s’appliquait par exemple à merveille chez Tillmans, dans sa relation au macro et au microscopique, dans cette liberté prise avec les supports, le recadrage et le mix des images. Et pour être honnête, mon regard s’est clairement formé en regardant du cinéma (Wenders, Herzog, Jarmush, Mallick, Kubrick, Carpenter, Cronenberg, Lynch, pour ne citer qu’eux), et en digérant une quantité d’images et de films issus de la culture mainstream.

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© Emilie Traverse

Comment avez-vous été amenée à travailler avec les éditions Païen ? Comment s’est construit votre dialogue/collaboration ? D’ailleurs, qu’est-ce exactement que la structure Païen ?

 Païen est un duo d’artistes, Lia Pradal et Camille Tallent. Leur pratique se décline autour du livre et du multiple. Nous nous sommes rencontrés il y a trois ans alors que nous arrivions à Paris. Ils ont découvert mon travail exposé à la Cité des arts, puis à la Galerie Michèle Chomette, et moi le leur, sur les salons MAD et Rolling Paper au BAL. Jusqu’alors ils n’éditaient que leurs travaux et ils avaient envie d’ouvrir leur collection à un artiste extérieur. Ils m’ont proposé de faire un livre avec Chemin de fer et j’étais enthousiaste, le projet se prêtait bien à la collaboration. Il y avait ce fonds d’image dans lequel piocher, avec des images “piliers” déjà éditées, et d’autres encore à exploiter. Ensuite, il a fallu trouver un chemin d’entente, celui où nos sensibilités se rejoignaient sans dénaturer le projet initial. Nous avons vraiment pris le temps d’échanger, plus d’un an, avec deux temps forts de travail. À coup de ping-pong de pdf et de chemin de fer étalé au sol, chacun y allait de son editing, de ses propositions de séquences et d’association d’images. C’est le jeu de ce projet, repartir des images prises sur un mode intuitif et retrouver les connections, créer des liens cognitifs qui auraient pu s’établir. Dans ces jeux de montage, de recadrage, ce n’était pas simple d’arrêter les choses et de ne pas s’éparpiller, il y aurait pu y avoir une dizaine de versions de livres. Nous avions cependant une même vision, l’envie de quelque chose de radical et immersif. Pour ce livre, nous nous sommes concentrés sur l’exploitation de la matière colorée portée par le jeu des formes, dans le déroulé page à page, mais aussi à l’intérieur des images.

Qu’apporte pour votre livre le choix d’une impression numérique pelliculée ? Pourquoi avoir décidé d’une publication sur papier épais glacé ?

Très vite s’est imposé à nous le format pleine page, sans texte et le papier brillant pour évoquer l’écran, renforcer le support image numérique. N’ayant jusqu’ici aucune expérience dans l’impression de livre, j’ai fait confiance à Païen qui portait le projet, et j’en profite pour encore les remercier. L’impression numérique était imposée pour des raisons financières – et j’ai été très agréablement surprise par la qualité d’impression ! Ensuite, chose que je ne pensais pas à notre portée, Païen a imaginé et produit l’intégralité du livre sur papier pelliculé, avec couverture transparente désolidarisée et sérigraphiée. Le papier pelliculé s’est avéré idéal, dans la densité et la texture de la page (assez étrange au touché, tout en restant lisse) avec une dimension réflexive, où l’image continue à accrocher la lumière, et à “bouger” à la lecture du livre avec de légers effets de miroitement.

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© Emilie Traverse

Comment travaillez-vous les couleurs, et leur alternance avec le noir & blanc ?

La nuit de prise de vue, j’étais dans la pénombre. La perception des choses, formes et couleur, était très limitée. Je distinguais, plus que je ne voyais, et l’appareil prenait le relai de mes intuitions photographiques. Avec ou sans mise au point, je forçais le déclenchement du flash et de la prise de vue avec ses propres limites techniques. J’ai enregistré cette réalité, et l’ai augmentée en post-production. J’ai poussé les limites de ma perception, comme j’ai poussé les informations contenues dans les fichiers raw. Pour certaines images, j’ai ainsi révélé des formes et des couleurs, là où on ne voit rationnellement que du noir (absence de lumière) qu’on associe communément au vide (absence d’information). D’où le titre, Nuit blanche, partie du projet Chemin de fer recentré sur cette question de la couleur. Les images noir et blanc sont les plus graphiques, privilégiant les lignes et les formes. Ce sont celles encore dont le paramètre couleur n’apportait rien, avec cette intention de rester sur la dominante chromatique des images à tendance très chaude, jaune, orange, rose…
De manière générale, les images se répondent par analogie de forme, page en vis-à-vis ou qui se suivent. L’alternance noir & blanc/couleur crée des pauses et des respirations, parfois une rupture (je pense à la double page centrale, où la noir & blanc – deux corps en équilibre sur une chaîne – répond en miroir à une couleur – une matière évanescente bleue). Il y a des répétitions : une même image présentée d’abord plein format, peut par la suite sous sa forme de fragment, répondre à une différente. Et ainsi pousser la dérive dans les images, comme dans les confins d’une mémoire qui ne saurait plus hiérarchiser le déroulé des événements.

Vos images possèdent un magnétisme certain. Aimez-vous la photographie pour son pouvoir d’envoûtement ?

Merci du compliment pour le magnétisme, c’est que l’image de couverture fonctionne bien ! Magnétisme tout à fait, car à cheval entre une terminologie scientifique, un phénomène que l’on retrouve naturellement à l’échelle des atomes, et une terminologie mystique, liée à une attraction qui ne s’explique pas. Cette nuit-là, je me rappelle avoir assisté à une très forte présence et cohérence du monde extérieur qui tenait à un équilibre précaire des choses, et des interactions entre des éléments (personnes, animaux, objets). C’est le propre de la photographie je crois, en tout cas, de ce qui m’intéresse dans ce medium. Cette tension permanente entre l’expérience vivante et concrète du réel, contrôlée et rationalisée par l’outil mécanique ou technologique, et le lâcher-prise, le hasard, l’intuitif qui ouvre à l’imaginaire et une dimension magique.
Envoûtement moins, car trop du côté du syndrome de l’image et de la croyance mystique, ce qui pour moi a tendance à évincer le réel.

Dans le champ de la création d’aujourd’hui, je recherche plutôt un équilibre, ce rapport de force entre réel et fiction dont parle Tristan Garcia, afin de faire jouer l’imaginaire contre le réel, et le réel contre l’imaginaire.

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© Emilie Traverse

Nuit Blanche est-il un bateau ivre ?

Je partageais avec des amis un moment simple : barbecue, apéro, amis, moustiques et chevaux : synopsis d’un grand classicisme local ! Là n’est pas vraiment le sujet, plutôt le prétexte pour parler de photographie, d’un regard embarqué par la caméra, dans l’horizontalité la plus totale et dans la profondeur de l’image. L’esthétique y est volontairement forte, l’objet certainement déroutant. Il s’agissait aussi bien de faire sauter la hiérarchie dans l’intérêt porté aux sujets photographiés, que de briser les codes de la belle image (bien cadrée, bien exposée). Ou encore, de tendre à l’abstraction sans jamais tout à fait y tomber, car si on si observe vraiment, les images de matières abstraites sont les fragments d’images figuratives. Dans quel état de conscience faut-il se trouver pour se retrouver embarqué par le livre serait une autre question.

Quels sont les livres de photographie qui vous ont le plus marquée ?

Question difficile il y en a tellement. Je me rappelle avoir été hallucinée il y a longtemps à la découverte des livres d’Eggleston et de Leiter. Ces dernières années, c’est The great unreal, de Tayo Onorato & Nico Krebs qui m’a le plus marquée, application parfaite du rapport de force entre réel et fiction justement. Karma d’Oscar Monzon, aussi sur du papier glacé et sur l’image comme épiderme. Les livres de Daisuke Yokota ou encore Maya Rochat dans leur rapport à l’abstraction.

Vers quelles directions comptez-vous faire évoluer/dériver votre travail ?

Je travaille aujourd’hui sur le format exposition du projet de Chemin de fer, sous la forme d’une installation et de tirages, et cherche à l’exposer. J’ai d’autres projets sur le feu, mais il est trop tôt encore pour en parler.

Propos recueillis par Fabien Ribery

Nuit blanche, Émilie Traverse, éditions Païen, 2018

Emilie Traverse, Nuit Blanche, édition Païen, 2018, 48 pages – cent exemplaires

Site d’Emilie Traverse

Editions Païen

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Emilie Traverse participe, par la présence des éditions Païen, du 31 août au 2 septembre au festival Rolling Paper #2, au BAL (Paris)

Signature du livre le samedi 1er septembre à 18h

Aller au BAL

 

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