Pour un autre monde possible, le Chiapas, Notre-Dame-des-Landes et Raoul Vaneigem

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© Cyrille Weiner

« Prolétaires de tous les pays, je n’ai rien à vous conseiller. » (Louis Scutenaire)

Le titre du dernier livre de Raoul Vaneigem publié aux éditions Rivages a le mérite, comme souvent, d’être explicite, Contribution à l’émergence des territoires libérés de l’emprise étatique et marchande.

Sous-titré « Réflexions sur l’autogestion de la vie quotidienne », l’auteur et philosophe belge ne cesse de chercher les chemins d’une vie véritablement vivante, dégagée de l’emprise marchande qui la nie.

« Le système économique fondé sur l’exploitation de l’homme par l’homme ne s’est jamais fait faute de détruire impunément le sol et le sous-sol de la terre. Il n’a cessé et ne cesse d’épuiser toutes les formes de vie qui en font la richesse. Le travail qu’exige la civilisation marchande est-il rien d’autre que le travail de la mort ? »

Ainsi s’exprime Vaneigem, faisant le constat d’une époque où le déni de solidarité se rémunère en prestige de classe, chez les maîtres.

« La spéculation boursière et politique de destructions qui la stimule garantissent un bénéfice immédiat. Le court terme justifie l’urgence et la brutalité de décisions du capitalisme. Sa préoccupations, majeure est désormais de tirer d’ultimes ressources de la terre et des océans, de les épuiser pour offrir au temple de la Bourse des sacrifices propitiatoires dont les victimes éviscérées ne seront jamais que des chiffres dans les rapports statistiques qui gèrent les pertes et profits des entreprises. »

Bêtes comme hommes partent à l’abattoir, bêtes comme hommes pourraient marcher ensemble vers d’autres horizons.

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Le Phare

En caractères gras, les entêtes des sous-parties donnent la tonalité générale : « La déperdition de la valeur d’usage, le parasitisme lucratif et l’excroissance du secteur tertiaire raréfient le travail utile au profit du travail parasitaire », « L’apocalyptisme et l’hédonisme des derniers jours », « L’état de bien-être – le welfare state – a été le dernier mensonge d’un capitalisme encore censé améliorer le sort des hommes et des femmes », « Le capitalisme financier n’a plus besoin de dissimuler sa main de fer sous le gant de velours de l’humanisme. Pourquoi les prétendus décideurs se priveraient-ils d’étaler sans scrupules leur arrogance ? Le cynisme du fait accompli leur suffit », « le chaos est un objectif politique. Les gestionnaires du vide cultivent le désordre pour imposer un ordre lucratif ».

Face à l’évidence d’un ancien monde s’édifiant en s’effondrant, Raoul Vaneigem parie sur l’état de crise paroxystique comme moment de révélation ultime, voyant « chez les militants en lutte contre l’exclusion des migrants, contre l’expulsion des occupants d’une zone à défendre (ZAD), contre la dévastation des paysages, la pollution de l’air, de l’eau, de la terre, des nourritures » une radicalité permettant d’entrevoir hic et nunc de nouvelles façons de vivre, de nouvelles bases accompagnant une mutation de civilisation considérable (pas le choix).

Les anciennes utopies révolutionnaires laissent place, contre l’intellectualisme paralysant, à la reconstruction d’une unité à partir de laquelle réapprendre à harmoniser nos désirs, en inventant un style de vie (s’inspirer des luttes zapatistes) réconciliant l’homme et la femme ainsi que leur inscription dans l’ordre de la nature : « Je ne fais cas d’un homme et d’une femme qu’en raison de l’être humain qui se révèle en lui, en elle, en leur mixité. »

A propos du mouvement dit des « casseurs » : « Nul ne l’ignore : les vrais casseurs sont les mafieux qui désertifient la terre et l’existence quotidienne. La politique délibérée du chaos et du confusionnisme ne permet pas seulement aux mercenaires du profit de sévir impunément, de se livrer à la déforestation, d’empoissonner à loisir l’eau, l’air, le sol et le sous-sol, elle dénonce cyniquement comme casseurs ceux qui veulent barrer la route aux bulldozers de la dévastation rentable. »

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© Cyrille Weiner

Une Renaissance s’annonce, une Renaissance est là, dans la simplicité et l’inventivité de nouvelles expériences collectives qu’incarnent en premier lieu les ZAD.

La plèbe (du haut/du bas) redevient peuple, la commune s’épanouit contre le communautarisme, dans l’abolissement des logiques de mort qui nous gouvernent, sans craindre l’autodéfense quand il s’agit de préserver le bonheur de tous contre les privilèges de quelques-uns.

« La passion de vivre est le foyer, le pivot, le centre de gravitation de l’autogestion généralisée. Elle trouve en elle-même sa propre organisation. Son processus expérimental ouvre un champ de possibilités que – à l’exception des collectivités libertaires espagnoles de 1936 – aucune période historique n’a réussi à concrétiser en tant que mode de vie. »

Les ZAD sont aujourd’hui un laboratoire particulièrement fécond des nouvelles modalités du vivre-ensemble, ce dont rend compte un ouvrage consacré à la diversité des façons d’habiter expérimentées sur celle de Notre-Dame-des-Landes, en textes, photographies (Cyrille Weiner), dessins (d’étudiants).

Conçu à l’initiative de l’architecte et paysagiste Christophe Laurens, co-fondateur du master d’excellence Alternatives urbaines de Vitry-sur-Seine, Notre-Dame-des-Landes ou le métier de vivre, publié par les éditions Loco, permet de découvrir l’inventivité de cabanes auto-construites en ce lieu de résistance à l’uniformisation des territoires par la logique consumériste.

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© Cyrille Weiner

Quelques principes : rapidité de la construction, réemploi/récupération, développement de solutions techniques ingénieuses.

On peut voir la ZAD comme une expérimentation locale ayant la dimension d’une commune fonctionnant sur le modèle formulation d’une hypothèse-action-gestion.

Dans un entretien avec Jade Lindgraad, l’architecte Patrick Bouchain se montre enthousiasme : « La ZAD rappelle qu’un territoire, quand on l’occupe, c’est pour se défendre. Beaucoup de villages ont été construits dans ce but. Ce qui est formidable dans l’histoire des zadistes, c’est qu’ils sont allés sur un territoire non pas pour le conquérir dans le sens d’en prendre la propriété, mais pour le défendre contre un projet absurde. »

Christophe Laurens de poursuivre avec les expressions « joie vigoureuse », « vie libre » : « Ce que l’on trouve à Notre-Dame-des-Landes aujourd’hui est aussi simple que rare, c’est une manière courageuse et conséquente de faire face au désastre de la vie moderne et au changement climatique en cours. »

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© Cyrille Weiner

Certains des lieux documentés dans ce livre sont aujourd’hui détruits (Le Phare, La Cabane sur l’eau, la Noue non plus), rendant d’autant plus précieux le travail de recherche et de mémoire des étudiants et de leurs enseignants.

Au Haut-Fay (deux hangars agricoles, trois bâtisses en pierre), où vivent selon les saisons de dix à trente personnes, lieu constitué en université populaire anarchiste, on trouve un atelier de bois, un atelier de sérigraphie et une forge.

Les savoirs se transmettent autour des chantiers, l’autonomie progresse.

Témoignage : « ça faisait cinq ans que le Haut-Fay était inondé et menaçait de tomber en ruine. Quand les premiers sont arrivés, ils ont drainé l’eau et ont redonné vie au lieu. Gilbert, le paysan qui était là avant, était content de nous voir arriver. »

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La Noue non plus

Ici, on ne monnaie pas le partage, on le nourrit des expériences des autres.

Plus loin, La Riotière est un collectif de trois caravanes et une cabane. Des serres, des parcelles reliées par des canaux, une production agricole abondante (terre jamais retournée).

« Dans la logique d’une autonomie alimentaire et énergétique sur la ZAD, la Riotière possède son propre système de panneaux photovoltaïques et de batteries qui permet à six personnes de vivre sobrement. Plutôt que de compter sur des systèmes complexes et couteux, il est beaucoup plus sûr de réduire ses besoins en énergie : quelques ampoules, un ordinateur et une bouteille de gaz pour alimenter la cuisinière suffisent amplement à la vie quotidienne. »

Le Maquis : Deux cabanes, une salle commune, un dortoir pour les gens de passage.

La Baraka : bâtir un lieu prenant soin de ses habitants, en l’occurrence un couple.

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La Baraka

Le Cabaret : une scène, un nid.

La Noue non plus : détruite en avril 2018 par la gendarmerie.

Le Phare : détruit en avril 2018 par la gendarmerie.

La Cabane sur l’eau : incendiée en avril 2018 par la gendarmerie.

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© Cyrille Weiner

La ZAD est menacée, est attaquée, est en partie détruite.

Que faire ?

« On va l’étendre ! »

Il paraît que près de Bruxelles Raoul Vaneigem a construit dans son jardin une cabane en bois de palette et milliers de livres, ouverte à tous.

L’adresse se trouve mais ne se communique pas.

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Raoul Vaneigem, Contribution à l’émergence des territoires libérés de l’emprise étatique et marchande, Bibliothèque Rivages, 2018, 192 pages

Bibliothèque Rivages

Book mockup

Notre-Dame-des-Landes ou le métier de vivre, texte de Christophe Laurens, entretien entre Patrick Bouchain et Jade Lindgaard, dessins des étudiants en master Alternatives Urbaines de Vitry-sur-Seine, photographies de Cyrille Weiner, éditions Loco, 2018, 208 pages – environ cent reproductions en couleur et NB

Editions Loco

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Se procurer Contribution à l’émergence de territoires libérés de l’emprise étatique et marchande

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