Aucun homme n’est une île, un an de chroniques, par Nathacha Appanah, écrivain

Vintage-Mauritius

Natacha Appanah, six livres chez Gallimard depuis 2003, c’est une voix franche et singulière, mêlant l’intime et le prosaïque, le lyrisme et le politique, le chaos du monde et l’ordre des phrases.

Ecoutez ceci, c’est le début de Tropique de la violence, prix Femina des Lycéens 2016 : « Il faut me croire. De là où je vous parle, les mensonges et les faux-semblants ne servent à rien. Quand je regarde le fond de la mer, je vois des hommes et des femmes nager avec des dudongs et des cœlacanthes, je vois des rêves accrochés aux algues et des bébés dormir au creux des bénitiers. De là où je vous parle, ce pays ressemble à une poussière incandescente et je sais qu’il suffira d’un rien pour qu’il s’embrase. »

Ou, plus loin dans ce roman polyphonique : « Quand je sors en rampant, dans le ciel sont inscrits des mots étranges, des mots indéchiffrables, des mots que les étoiles ont dessinés et la lune bouge de droite à gauche comme un laser et elle plonge dans la baie et disparaît dans la mer et je sais que je suis entré dans un autre monde, une autre dimension et que plus jamais je ne serai comme avant. »

A l’instar de Jérôme Ferrari ayant regroupé en un recueil intitulé Il se passe quelque chose (Flammarion, 2017) vingt-deux chroniques données au journal La Croix de janvier à juillet 2016, Nathacha Appanah livre avec Une année lumière un choix des chroniques hebdomadaires publiées dans ce même quotidien de janvier à décembre 2017.

S’élabore ici, à la faveur de réflexions concernant notre époque, un portrait de la romancière au travail, doublé d’une introspection inattendue (les fantômes de l’enfance).

Tenir une chronique dans un journal à l’audience certaine est un exercice périlleux (ne pas lasser, ne pas être banal, savoir trouver l’angle juste) et exaltant. Les lecteurs n’hésitent pas à réagir très vite, d’autant plus quand la pensée s’expose sans fard.

L’auteure de Blue Bay Palace (2005) s’en explique : « Je n’essayais pas d’écrire quelque chose qui soit sincère, qui soit « à moi » ou au moins qui émane d’une expérience personnelle et que je puisse partager avec d’autres. C’est comme si dès cette première chronique j’avais initié une conversation intense, longue d’une année, hors du bavardage et des mondanités. »

Dans un très bel article intitulé La femme oubliée, Nathacha Appanah célèbre sa sœur d’écriture, Marie-Josèphe Guers (sept romans, chez Actes Sud, Jean-Claude Lattès, Albin Michel, une biographie de Paul Claudel, un album sur les dessins d’André Malraux), dont la mort passa totalement inaperçue, éclipsée par celle de son mari, l’acteur Paul Guers.  A quoi tient le destin ? A quoi tient l’écriture ? Que peuvent les livres pour nous sauver de la mort ?

Nombre de textes commencent ainsi par des interrogations sur le métier d’écrivain : pourquoi écrire en français lorsque l’on vient de l’île Maurice (éloge du livre de la Corse Marie Ferranti, Les maîtres de chant) ? écrire est-il un vrai métier ? comment classer une bibliothèque ? quelle est la véritable identité d’un écrivain ? comment concilier écriture et métier de mère ? quel peut être le pouvoir d’un roman ? Faut-il se moquer de la rentrée littéraire ?

Apparaît en ces pages écrites à la bascule de l’élection présidentielle de mai 2017 la France des parcs d’attractions et des supermarchés, des auto-écoles, des locuteurs allophones, des invisibles et du racisme revenu, de la Guyane et de Mayotte, des cyclones, de la créolisation du monde, de Ouistreham et de Soulac-sur-Mer.

S’exprimant constamment à la première personne, Nathacha Appanah touche par sa sincérité, son envie de dialogue, sa défense des relégués.

Nathacha Appanah, c’est un champ de références précieuses, plus vastes que la petite Métropole : « Si ma fille connaît par cœur « Chanson d’automne » de Paul Verlaine, je lui ai fait lire récemment « Prière d’un petit enfant nègre » de Guy Tirolien et ensuite, je lui ai raconté des histoires d’une violence ancienne qui a encore des graines bien vivaces aujourd’hui. Si je pouvais remonter le temps et m’offrir à moi-même un livre, pendant cette période terrible où un chagrin d’amour m’a réduite à une ombre, ce serait Lait et miel de Rupi Kaur (Editions Charleston). Cette poétesse canadienne d’origine indienne raconte avec une simplicité et sincérité bouleversantes le doux-amer des jours. A une amie qui commencera bientôt des séances de radiothérapie, j’offrirai L’herbier des rayons de Xavier Houssin (Editions Caractères). Pour ne pas « jeter dans une parenthèse tous ces mois étrangement passés, tout ce quotidien banal, d’angoisses et de souffrances », l’écrivain et poète a décidé, durant une longue radiothérapie, de cueillir chaque jour une plante. 36 jours, 36 plantes, 36 merveilleux poèmes qui battent, forts et vulnérables, comme le cœur. « Mais tu es revenue / Fans le bois à couvert / essuyer encore / abandonnée / pour rien / Et si peu ce qu’il m’en reste / de honte et de regret / De jeunesse. »

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Nathacha Appanah, Tropique de la violence, Gallimard, 2016, 184 pages

Nathacha Appanah, Petit éloge des fantômes, Gallimard, 2016

Nathacha Appanah, Une année lumière, Gallimard, 2018, 144 pages

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Site Gallimard

main

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