Grégory Dargent ou la photographie au cadran de l’apocalypse

H pour Manu-18
© Grégory Dargent

On peut lire dans L’expérience (Grasset, 2015), court livre saisissant de Christophe Bataille : « Je suis sorti de la tranchée et tout de suite ses yeux m’ont fixé : deux prunelles de cendre. C’était une chèvre, une pauvre chèvre que nous n’avions pas vue, enchaînée sur la plaine, face au pylône et la bombe. Un chevreau semblait s’abriter derrière elle, sur ses pattes tremblantes. Tous deux étaient comme cuits. J’ai abandonné mon compteur, et la chèvre s’est mise à hurler. Le chevreau est tombé sous elle. Il y avait ce cri, mécanique, sans être, un cri à nous rendre fous. Pour ce cri, j’aurais renoncé à la France. »

La scène se passe en 1961, en Algérie, dans le désert saharien. Un nouvel essai nucléaire a eu lieu, et c’est effroyable.

Le sable est contaminé, les tissus sont contaminés, les peaux, les roches, les yeux.

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© Grégory Dargent
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© Grégory Dargent

H est un immeuble qui s’effondre, H est une bombe ayant la forme d’un livre de Grégory Dargent publié chez Saturne éditions.

H est une solitude habitée de noirs charbonneux et d’atomes en fusion.

H tient debout dans la pulvérisation, comme il y a eu des miracles à Hiroshima.

Dans son exposition remarquable sur la photographie qui tremble, Eyes Wild Open, Marie Sordat avait pointé avec pertinence le passage de la photographie géo-humaniste (Cartier-Bresson) à la photographie nucléaire (liste des auteurs à retrouver dans l’ouvrage éponyme publié par André Frère), mais, plus profondément encore, c’est au cœur de l’explosion que se rend Grégory Dargent.

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© Grégory Dargent

Son livre est ponctué de pages entièrement noires et blanches, parce qu’il n’y a rien à dire de plus que la mort au travail, parce qu’il y a tout à reprendre, parce que dans l’effroi vit encore un peuple fantôme.

En ces lieux de désolation et de présences inquiètes, le soleil n’est plus une source de vie, mais le foyer ardent d’une catastrophe ayant déjà eu lieu dix-sept fois.

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© Grégory Dargent

Pour l’Etat major militaire français, ces territoires lointains, oubliés de tous, formèrent l’un des points cardinaux où s’expérimentèrent les instruments de destruction de l’équilibre de la Terreur.

Maintenant, il ne faut plus respirer, traverser le désastre, fraterniser avec son propre fantôme.

Le soir venu, quand la peur revient, chacun se réfugie là où personne n’est attendu, dans des maisons presque vides que protège un rideau de fortune.

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© Grégory Dargent
H pour Manu-3
© Grégory Dargent

Passent des hommes très noirs de peau, des Touaregs, des enfants, des mères de plusieurs siècles, un chat.

Il n’y a plus d’eau. D’ailleurs, s’il plaisait à Allah qu’il en tombe quelques gouttes, faudrait-il pour autant les boire ?

Dans la nuit dense, il y a un café où des hommes se rassemblent, entre rires et angoisses.

Plus loin, dans un endroit d’isolement, a lieu une cérémonie secrète. On entend des cris, des poings se lèvent, une colère monte, attendant un sacrifice.

H pour Manu
© Grégory Dargent

Le sol est jonché de déchets, qui sont les signes d’une civilisation perdue, un paquet de cigarettes écrasé, un soulier, des sacs plastiques.

Grégory Dargent construit un théâtre d’ombres, remarquant des traces laissées sur des murs lépreux par un flash aveuglant.

On ne peut l’être, mais qui n’est pas ivre en un tel paysage de désarroi ?

H pour Manu-20
© Grégory Dargent

Qui ne rêve pas de s’endormir pour longtemps et de se réveiller dans la tranquillité d’un tournesol ou d’un siège arrière d’une voiture roulant sans chauffeur à travers le mal ?

« Aujourd’hui je ne suis plus tout à fait là. A mon tour, j’ai traversé. » (Christophe Bataille)

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Grégory Dargent, H, Saturne éditions, 2018

Site de Grégory Dargent

Saturne éditions

H pour Manu - copie
© Grégory Dargent

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Beatrice Francout dit :

    Bonsoir,

    Je lis souvent avec plaisir les articles de votre blog. Celui-ci, sur le livre de Christophe Bataille, me touche particulièrement. Ce livre a fait l’objet d’une pièce de théâtre éponyme, mise en scène et jouée par Joël Cudennec, un acteur de notre coin (il vit à côté de Morlaix). Il a environ 70 ans et brûle la scène dans un exercice de jeu solitaire sur ce texte incandescent (c’est ce mot qui me vient quand je repense à ce court ouvrage).

    Nous nous sommes rencontrés souvent au Beaj Kafé où on me voit moins depuis que j’ai repris le Potager de mémé, rue de Lyon pour en faire mon Jardin partagé, restaurant Bio 100%, certifié par Ecocert.

    Bien amicalement

    Beatrice Francout 07 50 48 99 78

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