Une poétique de la Relation, par Philippe Guionie, directeur du projet photographique 1+2

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© Diana Lui

La Résidence 1+2, fondée à Toulouse par Philippe Guionie, est aujourd’hui l’une des initiatives les plus passionnantes qui soient concernant le décloisonnement du petit monde de la photographie en France.

Sur le principe d’une dynamique ternaire – un photographe de renom et deux jeunes photographes en devenir amenés à collaborer pendant plusieurs mois -, ce projet tend à briser l’isolement de l’artiste invité seul en résidence, tout en créant les conditions d’un échange fécond avec d’autres sensibilités.

Cette transversalité ne s’arrête pas là, puisque le cœur du projet est de créer, à partir du territoire toulousain, des possibilités de dialogues entre photographie et sciences.

Après Diana Lui, Israel Ariño et SMITH, La Résidence 1+2 invite Matthieu Gafsou, guidé cette fois, puisque chaque édition possède son parrain scientifique, par le planétologue et astronome Sylvestre Maurice.

L’ambition est ici d’une très grande générosité : que chacun partage son savoir et aide les autres à progresser sur sa propre voie.

Refusant les postures claniques, la pensée de Philippe Guionie est un éloge des croisements, des hybridations, des métissages, aventure intellectuelle et artistique qu’Edouard Glissant a appelée « poétique de la Relation ».

Pont du halage de Tounis, Toulouse, 2017.
Pont du halage de Tounis, Toulouse, 2017 © Israel Ariño

Comment est né le projet 1+2 ? En êtes-vous l’initiateur ?  Qui sont vos partenaires ? 

J’ai créé la Résidence 1+2 lors d’un colloque fondateur au Musée d’art moderne et contemporain Les Abattoirs à Toulouse début novembre 2015. Plus d’une douzaine de photographes et directeurs artistiques ont échangé sur le thème de la résidence photographique en France.

La Résidence 1+2 est un programme photographique à vocation européenne, ancré à Toulouse et sa métropole. Chaque année, elle rassemble trois photographes (un photographe de renom et deux jeunes photographes) et trois supports (une exposition, trois ouvrages dans un coffret unique « collection Toulouse » aux éditions Filigranes, un film de création de 26 minutes). Depuis la première édition en 2016, une grande place est donnée aux femmes sans pour autant en faire un systématisme.

J’ai participé à plusieurs résidences en tant que photographe puis observé pendant plusieurs années les programmes existants. J’ai souvent ressenti ou constaté un sentiment de solitude du photographe ou de l’artiste, une fois sur le terrain. Créer un trio de résidents à Toulouse est une tentative de répondre à ce constat en recréant chaque année, une dynamique de groupe, voire une famille. Mon rôle de directeur est de faire en sorte que chacune et chacun y trouve sa juste place. A Toulouse, il n’y avait pas jusqu’à présent de programme de résidences proposant cette transversalité, la Résidence 1+2 a pour ambition de répondre à cette sorte de » chaînon manquant » dans l’offre culturelle locale. Tout l’enjeu était de créer une résidence au format innovant et à la dynamique singulière et de faire en sorte que « Toulouse s’abandonne enfin dans le regard des autres ». Et puis d’un point de vue plus personnel, je vis à Toulouse depuis presque trente ans et c’est la première fois que je m’engage sur ce territoire.

« Photographie et Sciences », nous sommes ainsi l’un des rares programmes de résidences thématiques en France et qui plus est autour de cet axe de réflexions et de créations. Nous avons pour ambition d’associer la photographie dans sa diversité avec les sciences, toutes les sciences, de produire, valoriser et promouvoir une photographie d’auteur en liens étroits avec le patrimoine scientifique exceptionnel présent à Toulouse et en région Occitanie. En effet, en 2018, Toulouse a été nommée « Cité européenne de la Science ». Toutes les disciplines scientifiques sont ici représentées. Il y a donc un terreau favorable avec un environnement scientifique et d’innovation de renommée internationale avec une production scientifique de tout premier plan.  En écho à la transdisciplinarité recherchée dans notre résidence, nos partenariats, outre les collectivités locales dont un soutien actif de la Mairie de Toulouse, sont de natures très diverses, du local à l’international. Nouveauté : en 2019, la Résidence 1+2 est labellisée « Visa pour la Création » par l’Institut français nous permettant ainsi de nous ouvrir à des artistes africains issus d’un continent cher à mes yeux.

La Résidence 1+2 entame sa quatrième saison. Le projet a-t-il évolué au fil du temps ?

Inviter des photographes issus de générations, de pratiques et d’horizons différents, les accompagner au quotidien dans un processus créatif inédit et transversal, susciter des productions protéiformes au croisement de disciplines qui ont rarement l’occasion de dialoguer ensemble, revisiter des patrimoines scientifiques méconnus, tisser de nouveaux liens sur les territoires… autant d’engagements revendiqués et assumés par la Résidence 1+2 dès sa fondation. Chaque année, nous développons cette architecture fragile et stimulante du jeu à trois entre photographes invités. L’édition 2018 a vu l’affirmation et le développement de l’axe de recherche et de création  « Photographie et Sciences ». Nous le faisions dès la première année avec notamment en 2016 la résidence de Diana Lui intitulée « Le goût des étoiles », c’est désormais inscrit dans le marbre.

L’exposition, le coffret d’ouvrage et le film de création de 26 minutes confié à un jeune vidéaste dans une carte blanche raconte la même histoire de résidence mais avec des formes narratives différentes et donc complémentaires. Mon rôle est aussi de veiller à cette synergie.

La collection « Toulouse » aux éditions Filigranes propose chaque année un coffret de trois ouvrages auquel nous sommes très attachés. Il s’agit très souvent du premier livre publié pour les deux jeunes photographes, leur acte de naissance éditorial en somme. C’était le cas pour Alice Lévêque (2016), Leslie Moquin, Christian Sanna (2017), Prune Phi (2018).

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Comment les artistes sont-ils sélectionnés ? Pourquoi avoir choisi Matthieu Gafsou, Matilda Holloway et Manon Lanjouère pour l’édition 2019 ? Quel est le rôle du « parrain » Sylvestre Maurice, planétologue et astronome ?

Je suis intimement persuadé qu’inviter un photographe à créer sur un territoire c’est appréhender les contours de ce qui va faire sens en même temps dans son parcours personnel à un moment clef de son existence mais aussi faire écho à des questionnements plus larges, inhérents à un contexte sociétal et temporel, à un territoire, à une époque. C’est cette double dialectique qui m’a guidé pour choisir en premier lieu chaque année le photographe de renom : Diana Lui (2016), Israel Ariño (2017), SMITH (2018), Matthieu Gafsou (2019). Identifier le photographe de renom est la première pierre à partir de laquelle je construis la programmation (profil des deux jeunes photographes, invités, partenaires, types d’évènements…). Pour l’édition 2019, pour la première fois, les deux jeunes photographes, Matilda Holloway et Manon Lanjouère, ont été choisies suite à un appel à projets les invitant à proposer non seulement un portfolio complet mais surtout un projet à Toulouse associant pleinement Photographie et Sciences. Nous avons reçu de nombreuses propositions pertinentes avec une large participation internationale, plutôt féminine. Au final, quatre candidats ont été retenus pour un entretien de 45 minutes devant un jury associant des personnalités de la photographie (Andreina De Bei), de l’édition (Patrick Le Bescont) et des sciences.

En 2017, nous avons choisi l’astronaute Jean-François Clervoy comme parrain de la Résidence 1+2. En 2018, c’est au tour de Sylvestre Maurice, astrophysicien à l’Institut de recherche en astrophysique et planétologie (IRAP), célèbre spécialiste de Mars, d’endosser le rôle. De part sa notoriété et son implication, le choix du parrain est tout sauf anodin. Il bénéficie d’un rôle déterminant : de l’écriture d’un texte sur notre programme et sa vision du rapport avec les arts et les sciences à une présence active lors de nos principaux événements (conférence de presse, vernissage, colloque), de la mise à disposition de contacts et synergies à un accompagnement scientifique pour les artistes.

Comment pensez-vous les cohérences ou liens entre les artistes invités durant ces quatre années ? par le biais de complémentarités, de contrepoints, de continuités ? 

Je suis ouvert à toutes les écritures photographiques tant qu’elles sont porteuses de sens et notamment dans leurs capacités à dialoguer avec les sciences. Je reste attentif à ce que chacune et chacun ait sa juste place dans le trio constitué et que la somme des trois fasse sens autour d’une interrogation commune. L’édition 2018 est à ce titre exemplaire avec le thème de « L’origine manquante » comme fil rouge des travaux de SMITH, Camille Carbonaro et Prune Phi. Sous la forme d’une enquête photographique, elles ont exploré la part introuvable de leur identité, localisée dans le cosmos, les migrations italiennes ou la diaspora vietnamienne. Mon rôle de directeur artistique est de rester vigilant à ce que chaque corpus visuel quelles que soient les formes plastiques pose au final des questions ouvertes au croisement de plusieurs champs disciplinaires.

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Comment organisez-vous le vivre ensemble entre les photographes ?

J’ai l’habitude de dire que la Résidence 1+2 est autant une aventure humaine qu’artistique. Le seul fait qu’il s’agit d’une résidence à trois change la donne et je constate que, parfois, certains photographes ont besoin de temps pour appréhender au mieux cette configuration inédite. Le trio, qui souvent ne se connaît pas avant de venir à Toulouse, vit pendant deux mois dans une « Maison 1+2 », un espace commun de vie et de création. Le photographe de renom a un rôle essentiel à vivre à la fois être dans l’écoute et le partage avec les deux jeunes photographes et en liens étroits avec l’ensemble de l’équipe de la Résidence 1+2.

Toute mon équipe est à leur disposition en termes d’écoute, de création, de déplacements, de production… accordant une attention équilibrée à chacun. Chaque vendredi, les artistes cuisinent pour des personnalités invitées qui sont souvent des personnes-ressources, scientifiques, etc. Ces moments de convivialité sont essentiels. Grâce à plusieurs partenariats mis en place avec des écoles, laboratoires ou universités, nous développons en continu une démarche de professionnalisation en formant une équipe annuelle d’assistant.es et de médiateurs.trices. La Résidence 1+2 est irriguée à tous les étages par cette notion de partage de savoirs, essentielle à mes yeux.

Comment impliquez-vous le public dans ce projet ambitieux ?

Faire dialoguer « Photographie et Sciences », c’est susciter une émotion, la surprise, la rencontre avec une réalité inattendue et imprévisible. C’est aussi participer à ce dialogue nécessaire entre plusieurs acteurs d’une même société, désireux de s’interroger ensemble sur la place de l’Homme dans son environnement et son rôle au sein de sociétés contemporaines connectées, en mutations constantes et interdépendantes. Un débat aux enjeux multiples que nous souhaitons partager avec tous les publics au travers d’événements organisés toute l’année, à Toulouse notamment (colloque, rencontres, workshops, interventions en milieux scolaires et universitaires, ateliers interactifs et éducatifs…). Dans sa dynamique collective et participative, la Résidence 1+2 œuvre pour que la métropole toulousaine rayonne et devienne la capitale européenne de la Photographie & des Sciences.

Pourquoi trouvez-vous si important de ne pas dissocier art et science ? Etes-vous un humaniste rabelaisien ?

Je dirai en préambule que, dès les origines de la photographie (François Arago, William Henry Fox Talbot…), Arts et Science sont intimement mêlés, la photographie étant en elle-même le produit d’une alchimie.

Je fais mienne la citation de Rabelais dans son Pantagruel (1532) : « la science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Cette affirmation est l’un des éléments structurants de la Résidence 1+2. En outre, pour Pythagore, la science et la mathématisation ne sont pas une fin en soi, mais une façon de révéler un mystère et l’émotion qu’il nous procure. C’est cette même émotion que suscite aussi la photographie, devenue un art majeur qui, plus que jamais, questionne le monde qui nous entoure, rassemble les hommes, relie nos sociétés. Fort de cette double dialectique, est née l’envie de susciter les conditions favorables pour une production annuelle et inédite « made in Toulouse » mais ouverte sur le monde, associant photographie et sciences, création artistique et partage des savoirs. Je suis convaincu que les sciences et les arts ont vocation à se rencontrer dans un dialogue intime créatif qui donne à voir, à réfléchir et à s’engager.

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Philippe Guionie © Diana Lui

 

Vous êtes vous-même photographe (Africa-America, Swimming in the black sea, Le tirailleur et les trois fleuves, Délestage), attentif à la question de la mémoire et des constructions identitaires. Parvenez-vous, entre vos activités de directeur artistique et de professeur, à mener à bien de nouveaux projets personnels ? Où enseignez-vous ? Sur quels sujets travaillez-vous actuellement ?

J’ai toujours fonctionné ainsi, à savoir croiser les pratiques et les disciplines, sortir des cadres sclérosants, contourner les postures claniques pour expérimenter de nouvelles dynamiques, créer et transmettre. Chaque expérience est partie prenante d’un ensemble entre création et partage des savoirs. Cela m’oblige d’avoir un agenda et une organisation « tiré au cordeau » et de responsabiliser celles et ceux qui partagent avec moi ces aventures. [Philippe Guionie est membre de l’agence Myop (2009-2018), représenté par la galerie Polka (Paris) depuis 2011, enseignant à l’ETPA Toulouse depuis 2008, maître de stage aux Rencontres d’Arles depuis 2012, et a été commissaire à la biennale de Bamako en 2015 ; il est directeur de la Résidence 1+2 depuis 2015]

Quand vous menez des workshops, comment concevez-vous votre enseignement ?

Que ce soit en France (Rencontres d’Arles depuis 2012) ou à l’étranger (biennale de la photographie à Bamako en 2015), mes workshops sont fondés sur l’idée de co-construction des apprentissages portée par une grande interactivité (partage d’expériences) entre les stagiaires et moi, et entre les stagiaires eux-mêmes. L’idée est de reproduire ici aussi l’idée de trinité pour une meilleure circulation des idées et des pratiques. Je ne cherche pas à dispenser des recettes photographiques pour fabriquer des clones, je cherche plutôt à définir les contours d’une identité photographique en devenir, d’un « work in progress » partagé dans lequel le workshop en commun n’est qu’une étape.

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© SMITH

La galerie Le Château d’Eau, lieu historique de diffusion de la photographie à Toulouse, semble menacée par une baisse de subventions. L’inquiétude est-elle fondée ?

Je connais bien l’histoire et la situation de ce lieu emblématique de la photographie à Toulouse et au-delà  : à la fois en tant que photographe (la série Africa-America y a fait l’objet d’une exposition à l’automne 2011), enseignant (le centre de documentation est d’une richesse remarquable), spectateur et citoyen. La situation actuelle délicate de ce lieu est de nature politique dans la mesure où elle pose la question de sa place dans la Cité, au sens grecque du terme.

Propos recueillis par Fabien Ribery

Site de la Résidence 1+2

Site de Philippe Guionie

Filigranes Editions

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Se procurer le volume La Résidence photographie en France

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Se procurer le volume Smith, L’origine manquante

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