Les jamnyo de Jeju en Corée, femmes plongeuses, par l’anthropologue Ok-Kyung Pak

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On les a vus souvent, somptueuses, souriantes, jeunes, sortant de l’eau seins nus, les ama, plongeuses sous-marines en apnée japonaises vêtues d’un simple pagne, remplacé aujourd’hui par une combinaison de plongée intégrale.

On les a aimées chez les maîtres des estampes Utamaro et Hokusai, mais aussi chez les photographes leur demandant de poser comme des starlettes cannoises, Fosco Maraini et Yoshiyuki Iwase.

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Elles sont japonaises, mais aussi coréennes, et objet d’une passionnante étude anthropologique illustrée (photographies, cartes, graphiques), menée par Ok-Kyung Pak, par ailleurs auteur d’une recherche remarquée sur la société matrilinéaire dans la province de Sumatra occidental.

Vivant sur l’île volcanique de Jeju, la plus grande île de la Corée à une heure d’avion de Séoul, les plongeuses jamnyo sans bouteille à oxygène qu’a rencontrées le chercheur étaient encore 4500 en 2016, reconnues depuis cette même année comme faisant partie du patrimoine culturel immatériel de l’humanité à l’UNESCO.

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Base même de l’identité de l’île, les jamnyo incarnent la puissance d’un pouvoir économique privé féminin (assurer subsistance à leur famille) dans un cadre très largement dominé par le système de valeur néo-confucianiste importé de Chine, donnant aux hommes la prédominance sur les femmes. Celles-ci sont par ailleurs soudées de façon ancestrale par le chamanisme les reliant à la déesse géante de la mer, leur donnant par conséquent le droit de prélever des productions maritimes.

Bien loin de la prédation induite par l’économie de marché généralement aveugle au respect de la nature, la collectivité des femmes de Jeju remercie régulièrement la déesse mère Seolmundae Halmang, rendant en force de générosité et de rites ce que la mer leur offre, les différentes cérémonies chamaniques possédant une structure commune : inviter l’ensemble des dieux et des déesses, les installer, leur dire la motivation rituelle / inviter la déesse du sanctuaire du village d’origine / recevoir les déesses de la mer et du vent en dégageant leur chemin / empêcher la malchance de s’abattre sur le village par la prière / répandre des graines en faveur de la récolte en mer, et annoncer la prochaine moisson agricole / renvoyer la déesse du vent sur un bateau / renvoyer toutes les divinités qui ont été invitées.

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Descendant dans l’océan en apnée pour y pêcher du varech, des ormeaux et d’autres coquillages, les plongeuses forment une communauté unie dans un environnement rude, parvenant à une forme de compromis avec les hommes dans le partage des places et des puissances.

Ok-Kung Pak analyse notamment le système de parenté propre à l’île, système qui « propose une relation égalitaire entre les différentes générations, ainsi qu’entre les hommes et les femmes. Cela tient dans une large mesure au fait que la propriété terrienne n’est pas détenue uniquement par quelques personnes, mais demeure au contraire intégrée à un système familial nucléaire centré sur le couple reposant sur une agriculture féminine à petite échelle et sur la plongée pratiquée par les femmes. (…) Jeju est une société égalitaire où les métayers sont quasi inexistants. »

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Riches de nombreux documents, cette étude scientifique exigeante mais très accessible (présence d’un glossaire et d’une bibliographie) sur l’égalité entre hommes et femmes, mais aussi entre les générations, et l’infini respect des relations entretenues avec l’environnement naturel, se lit avec beaucoup de bonheur et de curiosité.

En conclusion de son bel ouvrage sur un sujet très peu documenté en français et en Europe, Ok-Kung Pak, qui a reçu pour ses recherches le soutien financier de la Fondation culturelle Musée Barbier-Muller en Suisse, pose la question de la survie à l’époque contemporaine d’un mode de vie et d’un système de valeurs équilibré entre hommes et femmes, dont le gouvernement et des institutions privées semblent avoir pris la mesure.

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Ok-Kyung Pak, Les plongeuses jamnyo (haenyo) de Jeju en Corée, coédition Fondation culturelle / Musée Barbier-Mueller et Editions Ides & Calendes, 2019, 176 pages – 134 illustrations en couleur

Ides & Calendes

Musée Barbier-Muller

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