La Lettre, à propos d’une pandémie, par Henri Michaux, poète (10)

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Henri Michaux, Sans titre, 1984 © Succession Henri Michaux / Courtesy galerie Orbis Pictus / Adagp 2019

Pour y voir clair, pour ne pas être seuls à réfléchir, pour être ensemble, et pour ne surtout pas en rajouter dans les commentaires oiseux, j’ai proposé à quelques amis ou connaissances de choix d’intervenir dans L’Intervalle à propos de la pandémie virale que nous vivons actuellement, et des mesures exceptionnelles que nous supportons quant aux privations de nos libertés individuelles.

Je publierai donc, au fur et à mesure de leur arrivée, peut-être, ces textes que j’imagine comme des contrepoisons, ou des clairières autorisant encore l’indemne.

Pierre-Yves Freund, plasticien, sculpteur d’espace, photographe, m’a transmis ce texte extraordinaire du poète Henri Michaux, que j’ai retrouvé dans son recueil Epreuves, exorcismes 1940-1944.

 » LA LETTRE

Je vous écris d’un pays autrefois clair. Je vous écris du pays du manteau et de l’ombre. Nous vivons depuis des années, nous vivons sur la Tour du pavillon en berne. Oh! Été! Été empoisonné ! Et depuis c’est toujours le même jour, le jour au souvenir incrusté…

Le poisson péché pense à l’eau tant qu’il le peut. Tant qu’il le peut, n’est-ce pas naturel ? Au sommet d’une pente de montagne, on reçoit un coup de pique. C’est ensuite toute une vie qui change. Un instant enfonce la porte du Temple.

Nous nous consultons. Nous ne savons plus. Nous n’en savons pas plus l’un que l’autre. Celui-ci est affolé. Celui-là confondu. Tous sont désemparés. Le calme n’est plus. La sagesse ne dure pas le temps d’une inspiration. Dites-moi. Qui ayant reçu trois flèches dans la joue se présentera d’un air dégagé ?

La mort prit les uns. La prison, l’exil, la faim, la misère prirent les autres. De grands sabres de frisson nous ont traversés, l’abject et le sournois ensuite nous ont traversés.

Qui sur notre sol reçoit encore le baiser de la joie jusqu’au fond du cœur?

L’union du moi et du vin est un poème. L’union du moi et de la femme est un poème. L’union du ciel et de la terre est un poème. Mais le poème que nous avons entendu a paralysé notre entendement.

Notre chant dans la peine trop grande n’a pu être proféré. L’art à la trace de jade s’arrête. Les nuages passent, les nuages aux contours de roches, les nuages aux contours des pêches, et nous, pareils à des nuages nous passons, bourrés des vaines puissances de la douleur.

On n’aime plus le jour. Il hurle. On n’aime plus la nuit, hantée de soucis. Mille voix pour s’enfoncer. Nulle voix pour s’appuyer. Notre peau se fatigue de notre pâle visage.

L’événement est grand. La nuit aussi est grande, mais que peut-elle? Mille astres de la nuit n’éclairent pas un seul lit. Ceux qui savaient ne savent plus. Ils sautent avec le train, ils roulent avec la roue.

Se garder soi dans le sien ? Vous n’y songez pas ! La maison solitaire n’existe pas dans l’île aux perroquets. Dans la chute s’est montrée la scélératesse. Le pur n’est pas pur. Il montre son obstiné, son rancunier. Certains se manifestent dans les glapissements. D’autres se manifestent dans l’esquive. Mais la grandeur ne se manifeste pas.

L’ardeur en secret, l’adieu à la vérité, le silence de la dalle, le cri du poignardé, l’ensemble du repos glacé et des sentiments qui brûlent a été notre ensemble, et la route du chien perplexe notre route.

Nous ne nous sommes pas reconnus dans le silence, nous ne nous sommes pas reconnus dans les hurlements, ni dans nos grottes, ni dans les gestes des étrangers. Autour de nous la campagne est indifférente et le ciel sans intentions.

Nous nous sommes regardés dans le miroir de la mort. Nous nous sommes regardés dans le miroir du sceau insulté, du sang qui coule, de l’élan décapité, dans le miroir charbonneux des avanies. Nous sommes retournés aux sources glauques. »

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Henri Michaux, Epreuves, exorcismes, 1940-1944, Poésie / Gallimard, 1946

Poésie / Gallimard

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Se procurer Epreuves, exorcismes, 1940-1944

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Bonjour merci pour mettre en texte ou en images l’expérience du covid que nous vivons tous ENSEMBLE. Les textes proposés seront ils offerts ou faut il s’abonner à votre revue ? Merci pour votre blog que j’aime beaucoup
    Bon dimanche sh

    Aimé par 1 personne

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