Les seins, entre aliénation et libération, par Camille Froidevaux-Metterie, chercheuse (1)

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© Camille Froidevaux-Metterie

Lorsqu’on lit, avant de l’accomplir, Faire l’amour de façon divine, du maître spirituel australien Barry Long – à conseiller aux jeunes générations, et à ceux ayant oublié l’autre dans l’acte sexuel -, on comprend aisément qu’il existe deux énergies d’amour différentes, l’une située dans la partie inférieure du corps, et l’autre dans sa partie supérieure, le plexus solaire, ou, pour la femme, les seins.

Qui offrent le lait à l’enfant, permettent l’abandon de l’aimé(e), et procurent une grande jouissance quand ils sont considérés comme un centre énergétique essentiel.

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© Camille Froidevaux-Metterie

Pour comprendre mieux comment les femmes entrent en interaction avec leur poitrine, la chercheuse et féministe Camille Froidevaux-Metterie a mené une enquête interrogeant des femmes de tous âges (de 5 à 76 ans) et de tous horizons (lesbiennes, bi, trans, malades, handicapées, privilégiées, adolescentes, blanches, noires, grosses, maigres, enceintes…), leur donnant la parole concernant le moment de la puberté, le premier soutien-gorge, le plaisir qu’ils font naître, et la façon dont le regard social les forme, informe et déforme.

Plaçant au centre de ses réflexions le corps des femmes, luttant contre les logiques de réification, l’auteure de La Révolution du féminin (Gallimard, 2015, réédition en Folio, 2020) déploie l’idée qu’il est l’objet d’une bataille intime intense, permanente, nécessitant la plus grande attention, appelant « tournant génital du féminisme » le réinvestissement par les femmes de leur propre corps, tout en questionnant le « phénomène d’exaltation de la vie maternelle » s’imposant aujourd’hui comme un modèle dominant.

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© Camille Froidevaux-Metterie

A partir du constat de la curieuse omission des seins dans le champ de la recherche féministe – bien sûr les Femen, bien sûr les mouvements, très limités, no bra et free the nipples -, Camille Froidevaux-Metterie a décidé de les penser, « dans leur historicité et leur performativité », de les questionner, de les regarder dans toutes leurs dimensions : « Têtue, leur présence figure l’évidence d’une condition sexuée définie à l’aune de l’ordonnancement phallocentré du monde. »

Fruit d’une démarche phénoménologique – le corps comme « présence à nous-mêmes, au monde et aux autres » -, l’ouvrage publié aujourd’hui par l’excellente maison d’édition Anamosa appréhende le corps des femmes « comme le lieu d’une étroite imbrication entre les dimensions physiques, existentielles, sociales et politiques de leur existence », lieu marqué par le paradoxe d’une véritable libération et d’une persistance des carcans d’une corporéité aliénée (le soutien-gorge gonflé de mousse vendu par les grandes enseignes pour la jeune fille lui indiquant d’emblée la norme à intégrer).

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© Camille Froidevaux-Metterie

Dans un ouvrage publié en 1977, la théoricienne féministe Robin Morgan écrivait : « Les femmes sont un peuple colonisé. […] Nos corps nous ont été pris, exploités pour leurs ressources naturelles (le sexe et les enfants), et délibérément mystifiés […]. Nous devons, en tant que femmes, commencer à récupérer notre terre, et le lieu le plus concret par où commencer, c’est notre propre chair. »

Exposer, analyser, comprendre la vie d’une femme à travers ses seins, leur naissance, leur évolution, leur transformation, est ainsi au cœur d’En quête d’une libération, ceux-ci racontant chaque fois une histoire, personnelle, intime, sociale, singulière.

Voici donc des seins parlés, écrits, photographiés, de toutes formes, de toutes conditions.

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© Camille Froidevaux-Metterie

Camille Froidevaux-Metterie a classé ses témoignages en six entrées : En avoir, ou peu, ou trop : quand les seins apparaissent / Pour en finir avec la beauté des seins / Des carcans de tissu / Le plaisir au bout des tétons / Donner le sein, un choix / Seins transformés, seins mutilés.

Nombre de propos sont particulièrement émouvants, riches d’implications, que la chercheuse éclaire par ses lectures, citant par exemple l’incontournable Simone de Beauvoir (Le Deuxième Sexe) : lorsque « les seins apparaissent comme une prolifération indiscrète », la jeune fille sent alors que son corps lui échappe et qu’elle sera dorénavant « saisie par autrui comme une chose » ; la voilà brusquement « jetée dans un cycle vital qui déborde le moment de sa propre existence, elle devine une dépendance qui la voue à l’homme, à l’enfant, au tombeau ».

Comment exister dans un corps devenant féminin malgré soi ? Comment trouver son chemin entre fierté et honte ? Comment assumer les regards ?

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© Camille Froidevaux-Metterie

C.F.-M. : « Quelle instance a-t-elle un jour décrété que nos poitrines devaient être rondes, fermes et hautes pour être considérées comme belles ? Pourquoi sommes-nous ainsi condamnées à ne pas les accepter telles qu’elles sont ? Qui a décidé que nous devions les glisser dans un moule universel pour souscrire à cet idéal ? Parmi toutes les femmes que j’ai rencontrées, seule une minorité dit être en accord avec ses seins, et elles ne sont que trois à déclarer n’avoir jamais eu de problème avec eux… »

Pourquoi ne pas s’enchanter de la diversité infinie des formes de seins ? La réalité n’est-elle pas plus belle que le carcan ? Ne peut-on aimer tous les fruits, pamplemousses ou cerises ?

Ne peut-on désirer le sein comme un symbole de vie, chaque jour changeant, différent, variant en fonction du froid, du chaud, du cycle menstruel, de l’excitation, évoluant en sensations ?

La vogue des cache-tétons, notamment imposés pour les femmes par Instagram et le puritanisme américain, n’est-elle pas très violente ?

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© Camille Froidevaux-Metterie

Bernadette, 46 ans : « Quand j’étais enceinte, je savais qu’il pouvait se passer des choses fortes sur le plan sexuel, beaucoup de femmes me l’avaient raconté… Et là, pendant ma grossesse, j’ai eu un orgasme uniquement par les seins, et uniquement par attouchements, sans rien d’autre. Après, j’y pensais tous les jours. Je suis devenu folle de l’orgasme par les seins ! Je ne pensais qu’à ça ! »

Un passage de la conclusion est laissé à Carolin Emcke, auteure de Notre désir (Seuil, 2018) : « Pourquoi personne ne nous avait expliqué que le désir, pour certains, peut changer comme on change de tonalité, qu’un plaisir naissant peut s’ouvrir et grandir vers un autre plaisir, et parfois même encore un autre ? Aujourd’hui encore, pourquoi personne ne le dit ? Pourquoi vide-t-on la sexualité de ce qu’elle a de léger, de ludique, de dynamique, pourquoi les tonalités, les timbres de la jouissance sont-ils à ce point pensés comme statiques, délimités, univoques, pourquoi les modalités ont-elles disparu de la pensée sur le désir ? »

Le lecteur curieux trouvera en fin de volume une bibliographie – titres en français et anglais – intellectuellement alléchante.

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Camille Froidevaux-Metterie, Seins, En quête d’une libération, Anamosa, 2020, 224 pages

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Editions Anamosa

Se procurer La révolution du féminin

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