Sur la Crête, vitalité d’une jeune maison d’édition de livres de photographie

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© Jérôme Blin et Gaëtan Chevrier

Créée en 2019 par Jérôme Blin et Gaëtan Chevrier, la maison d’édition Sur la Crête est une nouvelle entité dans le paysage des maisons d’édition de photographie en France.

Ont déjà été publiés trois ouvrages, conçus avec un grand souci de la forme comme réceptacle de la pensée, La Janais – issu d’une résidence de création au Carré d’Art, à Chartres de Bretagne -, Pierres, Feuilles, Ciseaux et Les jours couchés.

Issu du monde paysan, le photographe Jérôme Blin interroge la notion de filiation, s’intéressant aux « héros ordinaires », à leur singularité, à leur poésie, et à leur environnement immédiat.

Designer de formation, Gaëtan Chevrier appréhende quant à lui la photographie comme outil de représentation du paysage dans l’approche de sa transformation par l’homme, tout en questionnant le lien entre architecture et sensibilité humaine.

Toujours attentif à la vitalité et à l’émergence de nouvelles structures dédiées à l’art et aux chemins d’élaboration du sens, j’ai souhaité les interroger tous deux afin de vous présenter leur jeune et belle maison d’édition.

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© Jérôme Blin et Gaëtan Chevrier

Le premier ouvrage des éditions Sur la Crête est un livre que vous avez cosigné, Gaëtan Chevrier et Jérôme Blin. Il s’intitule La Janais, et fait suite à une résidence de création à Chartres de Bretagne, où la galerie Le Carré d’Art vous avez invités entre juin 2018 et février 2019. Quelle est l’histoire de cet ouvrage et celle de votre maison d’édition ?

Nous avons été invités par la galerie municipale le Carré d’Art et ses deux commissaires Delphine Dauphy et Marc Loyon dans le cadre de la programmation de saison 2018-2019. Chaque année, la galerie invite un photographe en résidence afin que celui-ci puisse poser un regard sur le territoire de Chartres de Bretagne, commune où est implantée la galerie. Nous avons décidé de travailler en duo avec Jérôme et ainsi de prolonger notre collaboration et nos recherches déjà engagées ensemble. Nous avons axé notre travail autour des modifications du territoire rural (sociales, économiques, paysagères,…) suite à l’implantation de l’usine Citroën dans les années 60 devenue PSA aujourd’hui. De manière métaphorique, nous avons effectué des allers / retours entre le passé et le présent. La Janais était un des lieux-dits avant la mise en place de l’usine.

En parallèle de l’exposition prévue pour la fin de résidence, François Boucard, responsable de la galerie, nous a proposé un accompagnement financier pour réaliser un livre. C’est à ce moment que nous avons décidé de lancer la maison d’édition. En quelque sorte cela nous permettait de clôturer ce projet artistique, mais également de donner naissance à notre envie de maison d’édition. Symboliquement, ce double enjeu nous réjouissait.

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© Jérôme Blin et Gaëtan Chevrier

Quels sont les soutiens, institutionnels ou/et privés des éditions Sur la Crête ?

Les livres La Janais et le dernier paru Les jours couchés sont financés principalement par un budget de la galerie le Carré d’Art lié à la résidence de l’artiste invité, la maison d’édition venant abonder le reste des frais manquants. Nous sommes dans un rapport de financement : 2/3 structure municipale et 1/3 maison d’édition. Le budget est serré mais la contrainte nécessite d’être astucieux dans les choix de fabrication et de coût d’impression.

Pour le livre Pierre, Feuilles, Ciseaux, nous avons obtenu une aide privée ponctuelle d’un bureau d’architecture et une participation de la structure associative des trois artistes associés à ce livre.

L’idée à terme est que SLC (Sur La Crête) puisse être en partie autonome via des aides publiques afin de renverser la balance pour une prise en charge des financements par la maison d’édition. Nous essayons de faire en sorte que l’auteur soit le plus possible dégagé des contraintes financières liées à la production du livre.

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© Jérôme Blin et Gaëtan Chevrier

Vous avez publié trois livres en un an, et bientôt un quatrième. Pourquoi un tel rythme de production ?

Le rythme des premières publications est le fruit du hasard et d’un calendrier d’événements sur lequel on s’est calé pour la sortie des livres. Nous nous laissons guider pas les coups de cœur, le plaisir.

Comment diffusez-vous ?

Nous diffusons sur les lieux d’expositions quand il y a un événement lié à l’actualité de l’artiste et/ou de la sortie du livre. Nous avons aussi un réseau de librairies indépendantes sur le Grand Ouest. Nous sommes en discussion avec un diffuseur indépendant pour un éventuel partenariat à l’automne prochain.

Nous travaillons également sur un site internet pour la maison d’édition via lequel on pourra commander en ligne.

Nous allons aussi participer à plusieurs salons du livre photo, c’est un bon moyen de toucher le public.

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© Tangui Robert, Jérôme Maillet et Gaëtan Chevrier

Comment concevez-vous la viabilité de votre structure ?

Nous sommes des passionnés de livres. Tant que nous arriverons à financer la production en prenant garde à l’équilibre investissement personnel et budget de production, nous continuerons à faire des livres et défendre le travail d’auteurs.

Ce travail d’édition vient en complément de nos activités professionnelles de photographes. C’est un équilibre à trouver entre investissement, temps de recherches et production. Nous avons la chance avec Jérôme de bien nous compléter et notre expérience partagée depuis plus d’une dizaine d’années au travers de multiples projets nous permet d’anticiper et de sentir les choses.

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© Tangui Robert, Jérôme Maillet et Gaëtan Chevrier

Avez-vous des modèles, des inspirateurs, en matière de maison d’édition de livres de photographie ?

La liste est longue… mais des éditeurs comme Chose Commune, Mack, Gnomic Book, Ediciones Anomales, Witty books, Void sont régulièrement des sources d’inspirations, des références en terme de pertinence éditoriale et qualité de réalisations de livres.

Comment concevez-vous votre ancrage territorial ? La Janais est un livre consacré à l’usine Citroën éponyme située à Chartres-de-Bretagne.

La maison d’édition est basée à Nantes, donc nous sommes forcément plus à l’écoute de ce qui se passe dans l’Ouest, mais nous éditons les projets qui nous intéressent, d’où qu’ils viennent.

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© Tangui Robert, Jérôme Maillet et Gaëtan Chevrier

La forme de vos livres est chaque fois très soignée, et très différente. Votre plaisir d’éditeur est-il également un plaisir de maquettiste-designer aimant notamment la sérigraphie ?

Nous essayons pour chaque ouvrage de réfléchir à une forme au plus proche du fond, de l’histoire que l’auteur souhaite raconter ou défendre. Un livre se touche, se manipule et raconte aussi quelque chose dans sa matérialité. C’est pourquoi nous sommes attentifs au format, choix de papier, de reliure, à comment s’articule la narration entre les images, l’écrit, les vides, la typographie, etc.

Plusieurs petites pré-maquettes sont réalisées en amont afin de ressentir les choses et pouvoir envisager l’objet final.

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© Tangui Robert, Jérôme Maillet et Gaëtan Chevrier

Pierres, Feuilles, Ciseaux est un travail à six mains (T. Robert et J. Maillet pour les croquis et dessins ; G. Chevrier pour les photographies) se déployant sur deux cahiers collés côté à côté sur une couverture cartonnée en tissu. Les lieux de production des œuvres se trouvent dans une petite ville située dans la région de l’Alentejo au Portugal, où l’on produit du marbre, et à Nantes, où l’on produit des CSP+. Pouvez-vous expliciter quelque peu l’architecture et le projet de ce livre construit autour de la double idée de carrière géologique et d’extraction ?

Jérôme Blin : Gaëtan en parlera mieux que moi mais l’idée d’articuler le livre en deux parties distinctes était de séparer le travail in situ effectué au Portugal (prise de note, photographie, croquis) et la seconde partie de leur travail en atelier lorsqu’ils travaillent à trois sur les sérigraphies, les moulages, les gravures …. C’était important pour nous, éditeurs, de bien séparer les deux lieux de fabrication des œuvres. Avec forcément une première partie plus brute et une seconde où l’on voit le temps qui est passé entre les deux périodes, la réflexion, l’aboutissement de leurs recherches.

Gaëtan Chevrier : Depuis 2017, Jérôme Maillet (artiste sérigraphe), Tangui Robert (architecte plasticien) et moi-même (Gaëtan) sommes réunis autour d’un projet intitulé « Versants » (www.versants.fr) pour créer ensemble autour d’un espace construit et façonné par l’homme : la carrière.

Nous explorons différents lieux d’extractions et en octobre 2018 nous sommes allés au Portugal dans la région de l’Alentejo, arpenter un site constitué de multiples concessions de carrières de marbre blanc.

Plusieurs relevés et interventions sont réalisés in situ. De retour en France, les phases de recherches et de productions communes s’égrènent tout au long de l’année 2019 dans l’atelier commun. La matière prélevée lors du séjour (photographies, dessins,…) est manipulée, réinterprétée pour donner vie à un nouveau corpus d’œuvres.

En février 2020, nous avons restitué ce travail lors de l’exposition Versants II à la galerie Le Rayon Vert à Nantes. Le livre Pierre, Feuilles, Ciseaux est venu compléter l’exposition afin de montrer une autre forme de dialogue entre les œuvres.

Pierre, Feuilles, Ciseaux est un objet hybride réunissant d’un côté un carnet de croquis et de l’autre, un carnet qui rend compte de la production du trio ainsi que le travail commun en atelier.

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© Tangui Robert, Jérôme Maillet et Gaëtan Chevrier

Cherchez-vous à construire des livres en mouvements, hybrides, multiples, à la fois ici et ailleurs, de dimension plasticienne et de grande attention à la réalité la plus concrète, par exemple le monde du travail ?

Jérôme Blin : Nous sommes très attachés à l’objet et ce qu’il raconte par lui-même lorsqu’on le voit, lorsqu’on le manipule. Chaque projet de livre a sa propre forme. Gaëtan a sans doute une approche plus plastique que moi et a aussi toute son expérience de graphiste derrière lui.

Dialoguez-vous avec les éditions Paris-Brest (Grégory Valton, Nantes) et l’association Pratiques & Usages de l’Image (Nantes encore) ? J’ai l’impression que vous auriez beaucoup de choses à vous dire.

Jérôme Blin : Les éditions Paris-Brest et les PUI questionnent à leur façon l’image, son rôle, sa place dans l’édition. Nous partageons avec eux une vision de la photographie ouverte et transversale J’ai été invité par les PUI au Québec (avec Chimène Demeulin) à l’automne dernier pour participer à plusieurs rencontres autour de l’édition. De retour à Nantes, nous avons aussi participé tous les deux à une rencontre de l’association les PUI à Nantes. C’était une expérience très riche. De même, nous dialoguons très souvent avec Grégory Valton lors des rendez-vous du Pôle Arts Visuels de la Région Pays de La Loire, section édition. C’est important de mon point de vue de partager ses expériences, mutualiser les outils.

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© Pierre Faure

Des débats ou rencontres ont-ils eu lieu, à partir de vos livres, avec des chercheurs en sciences sociales ?

Jérôme Blin : Je suis ravi si nos livres puissent intéresser le champ des sciences sociales. Sans être la part émergée de nos travaux ou des travaux édités, il est évidemment présent, il parcourt l’ensemble des livres. Lors des rencontres autour du livre La Janais, très vite, les discussions glissent vers le monde du travail, la place de l’industrie, ses dérives sur un territoire…

Gaëtan Chevrier : Dans la mesure du possible, nous essayons d’avoir un événement en lien avec la sortie d’un livre. Dans le cadre de cet événement, il peut y avoir des rencontres lorsque le sujet de celui-ci fait référence à des champs complémentaires à celui de la photographie (sociologie, littérature,…). Nous invitons des personnes à venir échanger mais ce n’est pas systématique. Par exemple pour La Janais nous avons fait une lecture publique avec Anthony Poiraudeau (écrivain). Nous avons également collaboré par la suite, toujours pour La Janais, avec Sandrine Misset (maîtresse de conférence en sociologie au CNS).

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© Pierre Faure

Les jours couchés, de Pierre Faure, articule à la fois, en noir & blanc, pratique du portrait (des adolescents) et représentation du paysage, toujours sur le territoire de Chartres de Bretagne. Pourquoi ce titre ? Y avait-il une attente spécifique des commanditaires ?

Le titre est extrait du texte d’Hélène Gaudy qui figure dans le livre. Nous avons pris la liberté de sortir de son contexte ses quelques mots (avec l’aval d’Hélène) car on aimait bien la résonnance avec les images réalisées par Pierre Faure.

Nous avons la chance que François Boucard (directeur de la Galerie le Carré d’Art) nous fasse entièrement confiance. Nous avançons de notre côté et une fois que nous pensons avoir quelque chose, nous montrons une première maquette avec une intention. Celle-ci devient alors source d’échange pour envisager le futur livre avec les choix de papier, de reliure, etc.

Pour Les jours couchés, le projet est double. D’un côté nous avons créé un écrin qui sert d’identité pour la galerie. Une sorte de collection envisagée sur un temps long avec le Carré d’Art afin de rendre visible les travaux des auteurs accueillis en résidence. De l’autre côté, le livre qui vient s’insérer dans cet écrin variera de format et d’aspect selon le travail de l’auteur invité.

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© Pierre Faure

Qu’il soit abordé par Marc Loyon et Delphine Dauchy (livre Contours, Editions de Juillet, 2019), Pierre Faure ou vous-même, le paysage n’est-il vu que comme une inquiétante étrangeté ?

Jérôme Blin : Pour la série La Janais, chaque image (portrait ou paysage) a une signification par rapport à l’implantation de l’usine Citroën. Pour les paysages, nous avons souvent cherché à faire des photos qui n’étaient pas directes, qui laissent planer une étrangeté des lieux. Nous partons du réel, d’un parti pris documentaire pour nous en éloigner. Le traitement des paysages en fait pleinement partie.

C’est vrai que ces différentes séries dégagent quelque chose d’étrange. Est-ce lié à la région de Rennes ? Il faudrait peut-être s’y pencher !

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© Pierre Faure

Le quatrième livre de votre maison d’édition sera un ouvrage de vous-même Jérôme Blin. Quels en seront la forme et le contenu ?

Jérôme Blin : Ce livre qui sortira en septembre 2020, accompagné d’une nouvelle d’Emilie Houssa, est un travail de plusieurs années autour de l’adolescence dans de petites villes de campagnes et en zone périurbaine. Etant originaire de la campagne, j’ai des souvenirs très clairs de mon adolescence et de ces endroits hors du cadre familial où nous nous réunissions avec mes copains. C’est donc un dialogue entre ces lieux réels d’aujourd’hui ou ceux que j’ai imaginés comme tels et des jeunes que j’ai rencontrés lors de mes trois résidences consacrées à ce projet. C’est un travail qui finalement résonne en creux avec les questions récentes d’actualité autour de ces endroits et ces personnes qui y habitent, dont on parlait peu et qui paraissent maintenant essentielles sur un territoire.

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© Pierre Faure

 

Avez-vous d’autres projets éditoriaux pour les mois à venir ?

Nous avons plusieurs projets en cours qui verront le jour suivant l’avancement et la recherche de financement. Nous commençons à travailler autour des photos de Guillaume Noury. Au printemps 2021, nous allons sortir un livre de Gaëtan sur son travail réalisé Hong-Kong intitulé A l’origine et en septembre 2021 sortira le livre de Nolwenn Brod suite à sa résidence à Chartres de Bretagne.

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© Pierre Faure

Vous êtes aussi tous les deux commissaires sur une doubler résidence à Saint-Nazaire avec l’association L’art à l’Ouest, qui développe aussi un projet à Saint-Malo. De quoi s’agit-il ?

L’association L’Art à l’Ouest est basée à Nantes et est au départ un projet de Dominique Gelé. Depuis quelques années, elle met en place des résidences dans l’ouest de la France, et propose des expositions photographiques. De notre côté, nous l’accompagnons sur la partie de Saint-Nazaire avec comme partenaire la mairie de Saint-Nazaire. Cette année, nous avons proposé à deux artistes d’être en résidence sur le territoire de Saint-Nazaire. Il s’agit de Marie Sommer et de Nidhal Chamekh. Nous les accompagnons sur le terrain et les mettons en lien avec des personnes sur place afin que leurs travaux artistiques avancent du mieux possible. L’exposition était prévue début juin à la Chapelle des Franciscains, mais avec ce cher virus, elle est reportée à l’année prochaine. Ce sera une très belle exposition mêlant dessins, vidéo et photographie.

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LA JANAIS, photographies de Jérôme Blin et Gaëtan Chevrier, texte Anthony Poiraudeau, éditions Sur la Crête, 2019 – 400 exemplaires (édition courante), 20 exemplaires (édition limitée) avec tirage numéroté et signé par les auteurs

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PIERRES FEUILLES CISEAUX, Tangui Robert, Jérôme Maillet, Gaëtan Chevrier, textes de Claire Burban et Alexandre Koutchevsky, éditions Sur la Crête, 2020 – 120 exemplaires / livre accompagné d’une sérigraphie, œuvre originale numérotée et signée

Gaëtan Chevrier

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LES JOURS COUCHÉS, photographies Pierre Faure, texte Hélène Gaudy, éditions Sur la Crête, 2020 – 300 exemplaires (édition courante), 15 exemplaires (édition limitée) avec tirage numéroté et signé par l’auteur

Pierre Faure Photographies

Editions Sur la Crête

L’Art à l’Ouest

Galerie Le Carré d’Art

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