Le théâtre & le malaise des cœurs, par Pascal Rambert, et la revue Parages

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répétition de Mont Vérité, spectacle d’entrée dans la vie professionnelle des élèves du Groupe 44 © Jean-Louis Fernandez

J’essaie de ne manquer aucun des numéros de l’excellente revue semestrielle du Théâtre National de Strasbourg, Parages (fondée par Stanislas Nordey, conçue et animée par Frédéric Vossier) dont l’ensemble – sept volumes à ce jour – forme déjà un panorama très riche de la création théâtrale contemporaine.

Consacré à Pascal Rambert, son dernier numéro est un festival de rencontres, de paroles, d’intelligences associées.

On appelle cela bravement la famille – œdipienne, bien sûr – du théâtre, faite de complicités, de collaborations, de connivences, et de brouilles.

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Clôture de l’amour © Jean-Louis Fernandez

 

Auteur mondialement joué, Pascal Rambert a notamment écrit, parmi plus d’un vingtaine de pièces, Asservissement sexuel volontaire (2000), Clôture de l’amour (2011), Répétition (2014), Actrice (2017), Architecture (2019).

L’ensemble des contributions de ce numéro spécial de Parages, quasi monographique, – accompagné de plusieurs portfolios superbes du photographe Jean-Louis Fernandez – construit un portrait éclaté d’un auteur ayant placé la question de la blessure intime au cœur de sa réflexion et de son travail d’écriture.

L’ambition est belle : « Être un auteur pour les gens de mon temps. »

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Architecture © Jean-Louis Fernandez

Je commence par la lecture d’une correspondance, « à vif », avec Julien Gosselin, metteur en scène du collectif Si vous pouviez lécher mon cœur (Gênes 01, Tristesse animal noir, Les particules élémentaires, 2666, une trilogie inspirée de romans de Don DeLillo), où apparaît d’emblée la question de la croyance, ou non (Julien Gosselin) en l’individu comme subjectivité close allant vers son émancipation.

Le théâtre pour Julien Gosselin, constamment en mouvement (entre Lille, Calais, Eymoutiers, Grignan, Strasbourg) : « Je fais du théâtre aujourd’hui parce qu’il m’arrive de trouver dans des textes quelque chose comme un trou, une déchirure, une beauté, qui se transforment en moi et rejoignent ma mélancolie, mes paysages, les êtres qui sont mes amis et qui diront ces mots sur scène. »

Pascal Rambert, en séjour au Rajasthan : « J’ai besoin de partir loin. Loin de ma langue maternelle. Loin du Sud de mon enfance que j’aime tant pourtant. »

Dans son très bon édito, prolongé par un article concernant le parcours biographique d’un auteur faisant parler les femmes, « singulières, puissantes, uniques et libres » (lire aussi à ce propos l’article de Claudine Galea), Frédéric Vossier évoque le phénomène Rambert : « Rambert le punk, les « produits illicites », « en vue » avec On ne badine pas avec l’amour, Rambert le New-Yorkais, Rambert l’artiste performatif, l’ultra-contemporain, le chorégraphe, l’installateur, Rambert écrivain, Rambert et le Moyen-Orient, Rambert et le Japon, les histoires d’amour, l’amitié-à-tout-rompre, Rambert globe-trotter, la refondation arty de Gennevilliers entre Daniel Buren et Nan Goldin, les beaux ratages (Antoine et Cléopâtre), les hauts scandales (After/Before, Avignon 2005), Pascal Rambert l’ « artiste qui tue le théâtre français » (The New York Times), les longs succès (Clôture de l’amour), la démesure incontrôlable d’un succès exponentiel et mondial depuis 2011… »

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Actrice © Jean-Louis Fernandez

Trois mots-clés : « le réel, la langue, l’acteur- rice ».

Extrait d’un texte-souffle inédit, sans ponctuation, écrit pour Isabelle Huppert : « et je veux ton corps je l’ai vu dans ton entrée faramineuse au bal un costume ne cache rien nous les femmes savons déshabiller par la vue nous savons tout de suite comment est la poitrine les trois fraises de l’homme sa bouche et ses deux seins nous les connaissons le rouge de la bouche est l’indicateur du rouge que l’on trouvera sous la chemise et que l’on embrassera embrasser tes jeunes seins c’est un travail de nuit c’est un travail de marquage j’embrasse tes seins je te marque tu es désormais à moi »

Dans un texte également intense, de cascade poétique et de flammes, Angelica Liddell clame son amour de la voix de Pascal Rambert : « Le jour où je suis tombée amoureuse de la voix de Pascal Rambert, / j’ai enregistré sa voix en même temps que celle d’Alfred Deller, / Alfred Deller chantait O Solitude de Purcell / et Pascal parlait de la critique théâtrale en France. / Les deux vois se ressemblaient. / Magnifiques. / Alfred Deller aurait pu parler de critique théâtrale / et Pascal aurait pu chanter. / Je les confonds. »

Stanislas Nordey évoque un auteur écrivant « pour et par », c’est-à-dire « pour et par » des acteurs, actrices, soigneusement choisis (Audrey Bonney, Marie-Sophie Ferdane, Laurent Poitrenaux, Emmanuelle Béart, Denis Podalydès, Marina Hands, lui-même Stanislas Nordey).

Anne Brochet : « Pascal est obsédé par les corps des acteurs sur les plateaux. Ce n’est pas courant, chez les metteurs en scène, d’être sensible à ce point aux corps sur la scène. »

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répétition du spectacle Actrice © Jean-Louis Fernandez

Emmanuelle Béart : « J’ai l’impression qu’il n’y a que les acteurs au travail qui le bouleversent. Cela agit sur nous. C’est étrange, parfois il m’arrive d’oublier complètement qu’il y a des spectateurs. Je me sens comme en répétition. Je me sens tellement vivante, comme dans la vie, je sens votre sueur, la mienne, bien sûr, j’en oublie presque que des gens nous regardent. »

Arthur Nauzyciel, metteur en scène, directeur du Théâtre National de Bretagne depuis 2017, parle ainsi de son ami : « Tu t’inscris dans mon temps. Je vais chercher dans ta fiction une mobilisation que tu viens chercher chez moi, dans ma vie. Ce qu’on fait ensemble est agissant sur et hors de scène, et tu l’as appelée de ces mots si beaux, ce si beau titre, Mes frères, ta réponse à Ordet (La parole) et Le Musée de la mer. J’ai un jour reçu ce texte tendu et puissant, écrit sur plusieurs mois dans tant de villes, achevé dans le Jutland où je suis parti à mon tour pour le lire. »

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Actrice © Jean-Louis Fernandez

Jacques Weber : « Pascal voyage sans cesse, il a un « visa de courtoisie » (j’ai découvert récemment cette jolie expression en Algérie) pour la planète et le champ des étoiles. »

Hélène Till, doctorante en études théâtrales : « Pascal nous parle de la mort de Vitez, de cette sensation d’être orphelin ressentie à ce moment-là. »

Romeo Castellucci, à propos de l’écriture-sang de Pascal Rambert (Clôture de l’amour) : « Cette parole est masse, énergie qui dépasse sa fonction première. C’est un langage à flux continu, sans ponctuation, qui épuise tout l’espace parce qu’il en occupe les moindres recoins, comme quand une grenade explose dans une pièce. Une déflagration qui crée de l’espace. Elle le fait, vraiment. »

Témoignage de son ami Olivier Assayas : « A travers les années, j’ai connu Pascal sous diverses incarnations, comme il m’a connu à travers mes propres métamorphoses. Sachant l’un et l’autre que même si le monde changeait autour de nous, et aussi parce que le temps faisait son travail, que les amitiés et les amours naissaient et mouraient autour de nous, c’était à travers nos œuvres, indissociables de nos vies, que se jouait quelque chose d’essentiel, et qui avait à voir avec une seule et même question : l’adéquation entre l’existence et la poésie. »

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Clôture de l’amour © Jean-Louis Fernandez

« Entre théâtre et performance » (Joseph Dayan), dans « l’extinction du concept de famille » (Joëlle Gayot), le plateau gagné par les mots de Pascal Rambert est le flux ininterrompu d’un verbe, véhément, violent, sans concession, cru, menant à de multiples dévoilements, érotiques, impudiques, cruels, vrais.

« mais la langue, écrit-il pour Isabelle Huppert, est la première victoire car accéder à la pointe de la langue mon amour c’est accéder au battement vivant de ton cœur »

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Parages 7, La revue du Théâtre National de Strasbourg, numéro spécial Pascal Rambert, Les Solitaires Intempestifs, 2020, 198 pages

Revue Parages

 

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