Paris à l’Agfamatic, un éloge de Bibi Fricotin, par Bernard Plossu, photographe, et Yannick Vigouroux, critique

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© Bernard Plossu

Et si l’on s’amusait un peu ?

Si l’on vivait enfin loin de l’esprit de faux sérieux gouvernant aujourd’hui l’ensemble des existences dominées par la pensée calculante ?

Si l’on prenait enfin les choses à la façon de l’Agfmatic, c’est-à-dire spontanément, naturellement, en s’accordant au flux et au mouvement de la vie brute ?

Dans son dernier ouvrage publié aux éditions Marval-rueVisconti, Paris-Matic, Bernard Plossu revient sur deux décennies d’images instantanées, des photographies célébrant l’existant, les petits riens, l’humour involontaire des êtes et des situations, sans que jamais l’ego ou le narcissisme soit de mise.

Manifeste d’art modeste, ce livre témoigne de la pensée d’un auteur ne séparant pas l’art de la vie, et connaissant suffisamment la technique pour se permettre de s’en débarrasser et d’en jouer allègrement.

Avec son Agfmatic, Plossu rappelle le lien entre l’enfance et l’art, idée baudelairienne d’un piéton de Paris regardant l’autre à la fois comme un frère et une énigme.

Yannick Vigouroux signe avec beaucoup d’à-propos la préface de son livre.

Nous nous sommes entretenus tous les trois.

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© Bernard Plossu

Pourriez-vous expliquer aux plus jeunes générations ce qu’est un Agfamatic ? Quelles en étaient les possibilités ? Quels types d’images pouvait-on en attendre ?

Bernard Plossu : c’était un appareil où il n’ y avait rien à régler, on allait plus vite que le temps, la photo pouvait ainsi être prise sans même REFLECHIR, ni hésiter. Encore faut-il savoir OSER, être rapide et se fier à ce qui se passe en une fraction de seconde.
Historiquement, le plus beau boulot fait comme cela, à la fin du XIXe siècle, est celui à la boite Kodak du Danois Frederick Monsen qui a photographié les indiens Zunis et Hopis, sans les faire poser pour de belles photos comme le faisaient Curtis et autres. Il est l’ ancêtre de la photo libre.

Yannick Vigouroux : Comme l’Instamatic, son concurrent américain, c’était un appareil amateur compact qui accueillait une cassette de film de petit format, inférieur à celui du rouleau de film 24 x 36 cm. On pouvait déclencher c’est tout, cela ne demandait strictement aucune compétence technique – juste le sens du bon cadrage et de la bonne distance au sujet – on pouvait pour les vues en intérieur ajouter l’un de ces célèbres flash cubes qui éblouissait tant les sujets ! Mais auquel n’a jamais recours Bernard Plossu. C’est l’héritier direct de la Brownie box qu’utilisait déjà Jacques Henri Lartigue enfant et l’ancêtre des appareils numériques compacts actuels… Il est contemporain du film amateur super-8 avec qui il entretient de nombreuses correspondances : petit format, film granuleux, caméra miniaturisée.

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© Bernard Plossu

Pourquoi est-ce l’appareil idéal de Bibi Fricotin ?

B.P. : Bibi Fricotin était un petit malin, rapide et pétillant, comme les photos faites à l’Agfamatic, ou Instamatic, qui sont pétillantes de liberté, et surtout aussi, il ne se prenait PAS au sérieux ! C’était un vrai galopin, il me plaît beaucoup.

L’Agfamatic libère-t-il de l’obligation de faire de la « grande photographie », quand les ogres de la réception critique et les tenants du marché attendent d’un photographe renommé qu’il produise des œuvres muséales ?

B.P. : Oui, l’Agfamatic libère de tout. Fini le sérieux, oser se marrer ! La plus belle chose que j’ ai entendue sur mes photos, est de quelqu’un qui a dit, comme ça en passant, que finalement mes photos avec le Nikkormat sont prises comme avec l’Agfamatic. Intéressant, non ?

Y.V. : Oui, car a priori le film de petit format et la médiocrité du piqué de l’appareil n’autorisent pas des agrandissements importants. Toutefois, Bernard Plossu a fait réaliser parfois des tirages de grand format qui contredisent cette thèse…

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© Bernard Plossu

Paris-Matic (Marval, 2020) peut-il être considéré comme un manifeste d’art modeste ?

B.P. : Oui, finalement, je trouve que Paris-Matic est un manifeste, oh que oui !

Y.V. : « Art modeste » est une bonne appellation qui convient aussi aux autres pratiques recourant à des appareils amateurs tels que la Brownie, le Holga, le Diana, le lomo LC-A, les appareils en plastique jetable, sténopés argentiques et numériques, ce que j’ai nommé en 2005 « Les pratiques pauvres » dans le livre éponyme, et « Foto Povera » en tant que collectif.

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© Bernard Plossu

La notion de photo ratée est-elle pertinente en Agfamatic ?

B.P. : Photo ratée ? Mon copain François Carrassan avait écrit à ce sujet- là : « … car il faut pouvoir faire voir qu’il n’ y a rien à voir… Donc être capable de le voir… De voir rien… ce qui n’ a rien à voir avec ne rien voir. »

Attention aux fausses photos ratées pour être « bonnes » ou « poétiques », ce sont souvent les pires.

Y.V. : Non, même s’il faut se méfier, pour paraphraser Bernard Plossu, de la trop « bonne photo ratée » ! On peut vite tomber dans un certain esthétisme de l’imperfection. En réaction à nombre de photos lisses et léchées de la photographie dite « contemporaine », certains artistes tombent aujourd’hui dans ce travers.

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© Bernard Plossu

La simplicité de l’appareil permet-elle de ne pas séparer l’art de la vie, qui est la ligne de fond du sentiment esthétique d’être au monde de Bernard Plossu ?

Y.V. : Ne pas séparer l’art de la vie était déjà le credo de Jean Dubuffet, et des liens sont probablement à tisser avec l’art brut.

Un stylo et un carnet suffisent au poète pour exprimer ses visions. N’est-ce pas ainsi également chez Bernard Plossu, démythifiant la technique au profit du geste et de l’engagement dans l’acte créateur ?

Y.V. : Un stylo et un carnet suffisent en effet, j’aime comparer ma propre pratique à l’Agfa Box à une prise de notes au stylo billes ! Marc Trivier qui m’a beaucoup influencé est une autre figure importante de cet « art modeste », dans une version plus littéraire. L’œuvre de Bernard Plossu est indéniablement plus cinématographique.

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© Bernard Plossu

Bernard Plossu, vous photographiez très rapidement. Ce « fa presto » vous semble-t-il typiquement français, vous rattachant par exemple au peintre Fragonard, connu pour sa vitesse d’exécution ?

B.P. : Je ne savais pas que Fragonard était associé au « fa presto », ça me plaît.
Souvent, en tout cas maintenant, on aime parfois encore plus les dessins, les sketchs, des peintres où l’on sent leur rapidité, leur coup d ‘œil. Est-ce « français » ? on pourrait dire que oui, vu la rapidité de Cartier-Bresson, mais je ne crois pas que seuls les Français soient comme cela, bien entendu.

Nombre des personnes que vous photographiez, Bernard Plossu, ont la tête penchée, pensive. Cette dimension d’intériorité et de pudeur me semble essentielle pour comprendre votre approche de l’humain, d’ailleurs non dénuée d’humour. N’y a-t-il pas chez vous une sorte de logique soustractive, tendant à montrer que la véritable présence procède de la conscience du minimum absolu, un rai de lumière, une feuille, une enseigne de guingois, une poignée de main ?

B.P. : La pudeur est la plus importante des choses que l’art doit transmettre, c’est une certitude pour moi, mais l’humour aussi. Voyez les génies que sont Daumier, qui était le meilleur ami de Corot, mais aussi Bosc, Chaval et Reiser.
Il faut aussi de la délicatesse. Le grand maitre du genre était Boubat.
En fait, oui, il faut souvent peu de choses pour qu’une photo soit intéressante.

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© Bernard Plossu

Qu’ils soient dans un autobus ou dans la rue, vous aimez photographier des êtres en marche, en mouvement, en déplacement. Est-ce un héritage « kerouackien » ?

B.P. : Non, rien à voir avec seulement Kerouac. Balzac aussi décrivait des gens qui passaient. Avec lui, on entend tout, les bruits des rues, des commerces, des salons mondains. Pareil plus tard avec Céline : là aussi il y a des gens qui marchent, qui vont de droite et de gauche, qui prennent les transports. Chez Kerouac aussi bien sûr, mais il n’a pas la paternité du mouvement !

En anglais, c’est Malcolm Lowry qui a décrit le mieux toute l’ambiance de la vie, les sons, les odeur, tout. Ses pages sont pleines de photos, j’ose le dire. Et je pense aussi à beaucoup d’écrivains italiens, notamment au génial Gadda, et aux Sicilien, Camilleri, Bonaviri…

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© Bernard Plossu

Bernard Plossu, quel est votre lien avec les éditions Marval, chez qui vous avez publié plusieurs livres, dont Trois heures avec Isou et Autoportraits 1963-2012, en 2015 ? Vous terminez d’ailleurs Paris-Matic par un autoportrait faisant le lien avec cet ouvrage précédent.

B.P. : Autrefois, Marval était une sacrée maison d’édition, dans les années 80, 90… Yves-Marie Marchand, son créateur, en a fait des bons livres de photo, une vraie passion !

En rachetant Marval en 2014, Jean-Noël Flammarion lui rendait hommage et avait le souhait de relancer ces éditions.

À leur nouvelle adresse, Mouvements-rueVisconti, dans le 10e arrondissement, Jean-Noël Flammarion et Juliette Gourlat continuent d’éditer quelques titres sous ce label, des livres de photographie mais aussi d’art contemporain. Un programme modeste, mais toujours passionné.

Nous travaillons ensemble depuis des années, à l’origine avec Pierre Brochet (qui nous a quittés il y a peu hélas), donc nous sommes de vieilles connaissances…

Quand Juliette et Jean-Noël m’ont proposé de faire des livres avec eux, ça m’a passionné tout de suite ! Le format des carnets, des « Autoportraits » et du livre chez Izou, a été trouvé par Juliette, et la teinte grise de la couverture me plaît beaucoup, car la photographie noir et blanc est grise, en fait, n’est-ce pas ?

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© Bernard Plossu

Vous remerciez une nouvelle fois dans cet ouvrage Pierre Brochet. Qui était-il pour vous ? Quelle mémoire gardez-vous de lui ?

B.P. : Pierre Brochet était un directeur artistique passionnant ! Nous l’ aimions tous beaucoup, Jean Noel, Juliette et moi. Il avait un gout merveilleux et savait s’ enthousiasmer, il n’était jamais blasé. C’est une bien belle qualité, hein ? Il nous en a appris des choses !

Terminer cet entretien en parlant de lui est très émouvant. C’est la preuve que les gens qui marquent leur époque, soit par leur talent, soit par leur qualité de cœur, ne meurent pas, jamais.

Yannick Vigouroux, quels sont vos derniers enthousiasmes en matière de photographie ?

Y.V. : Marine Lanier et Jean-Michel Leligny, découverts à Bordeaux dans l’excellent festival « Les photographes voyageurs » créé par Vincent Bengold et Nathalie Lamire-Fabre (auquel j’ai participé comme Bernard Plossu), des pratiques a priori éloignées techniquement de l’art modeste que vous évoquez (mais pas dans le fond ! ), qui pratiquent la chambre grand format, les magnifiques sténopés numériques de Juliette Agnel et ceux de Pierryl Peytavi. Les petits polaroids (Fuji Instax mini) de Karine Maussière formant des polyptyques, le travail très expérimental de Driss Aroussi qui utilise films super-8, films vidéos amateurs et polaroids périmés.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Bernard Plossu, Paris-Matic, 1970-1990, texte de Yannick Vigouroux, éditions Marval-rueVisconti, 2020 – sortie en librairie le 6 juin, 22 euros

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Le formidable Plossu Paris, textes d’Isabelle Huppert et de Brigitte Ollier, éditions Marval-rueVisconti, 2018, 446 pages, est toujours disponible

Catalogue Marval-rueVisconti

 

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