L’amour à mort et l’aristocratie noire, par Jean-Noël Schifano, écrivain napolitain

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Le sang de Saint Janvier, né à Naples, évêque de Bénévent, persécuté par Dioclétien.

« Le 30 août 1976, cette maudite soirée de dimanche, le Browning de chasse, calibre 12, fit un trou étoilé de sang dans sa chemisette de soie ivoire. »

Pour avoir lu Sous le soleil de Naples (Gallimard, 2004), Désir d’Italie (Folio 1990, nouv. éd. 2019) et la plupart des romans de Jean-Noël Schifano, je crois savoir l’essentiel sur la cité parthénopéenne, première capitale de l’Italie, c’est-à-dire que sa dimension d’inconnaissable ne cesse de s’approfondir à mesure que l’écriture – dans sa loi de déchiffrement – tente de s’en approcher.

Tout entière verbe, voix, disputes, cris, pétarades d’engins débridés filant à vive allure entre les ruelles du quartier espagnol, baroquisme de lave ardente, la ville indocile est impossible, protégeant ainsi ses plus beaux secrets.

Il lui faut des penseurs géniaux mourant d’une indigestion de glace au citron (Leopardi), des mathématiciens fantaisistes hors du commun (Renato Caccioppoli), des sculpteurs inouïs (Lello Esposito).

Des ogres, des mauvais garçons, des hurleuses, des rires sans fin.

Des voyous, des truands, des princes de la rue.

Des langues noires et effilées comme des dagues.

Citoyen d’honneur de la ville volcanique, Jean-Noël Schifano connaît bon nombre de ses mystères, c’est un initié.

Après Le coq de Renato Caccioppoli (2018), le deuxième volet de sa trilogie napolitaine au titre de chronique stendhalienne, Anna Amorosi, est le portrait d’une femme exceptionnelle, redoutablement sensuelle et intelligente, illuminant un roman inspiré, comme le dit le cinéma, de faits réels, qui sont le vrai-mentir du mentir-vrai romanesque.

Le premier chapitre est sidérant, on ne sait pas toujours très bien ce qu’on lit, on cherche à voir, à décrypter, à établir une représentation, quand tout déborde, fuit, se géométrise dans l’inédit, inventant une jouissance de verbe, premier sujet de l’écriture comme lorsqu’on lit Salammbô, de Flaubert.

Et s’il s’agissait d’écrire sur rien, c’est-à-dire sur tout, de prendre le corps et le sexe d’une ville en feu comme celui d’une femme, d’une femme en feu comme celui d’une ville, et de l’ouvrir dans une dimension orgiaque ininterrompue ?

La première scène est un décès, mais aussi la naissance de Vénus Vierge Noire, corps ligoté dans une nacelle aérienne, mort évoquant la Mort, celle de l’aimée, la protagoniste, jeune femme richissime, offerte plusieurs fois par semaine à des amants doués par son mari le Comte noir, puis assassinée avec du plomb de chasse, idéal pour abattre les sangliers dans leur course.

Naples est un miracle de sang liquide, un sortilège haïtien chaque jour renouvelé : « La Vierge Noire perlée de sang au front, à la poitrine, aux mains, aux pieds, dans son panier céleste a été saisie d’une lourde torpeur, soudaine, au moment où elle se perçait les paumes pour arracher et lancer une dernière poignée de branchettes fleuries, on aurait dit, à contre-jour, que ses jambes, ses bras, à l’approche de la nacelle et des bandes fluo, se couvraient d’une mince écorce qui moulait aussi vite ses seins fiers, hauts, pleins, pressés par la ligneuse emprise, les tétons fixant le marbre du ciel et giclant par petits coups une sève blanche ; la mouse crépue de son sexe fait un V luisant sur son mont de Vénus ; ses courtes dreadlocks piquées de perles multicolores qui jouaient comme un rideau joyeux sur ses yeux et autour de son cou semblent s’allonger et se changer en feuillage, ses bras, en rameaux, ses pieds si agiles et dansants sur les branches, adhèrent au tronc, et ne bougent plus… »

On se souvient du Christ Hélicoptère de la Dolce Vita, dans une Rome jalousant secrètement la démesure voluptueuse des dessous napolitains.

Il y a de la jubilation créole dans la langue de Schifano, des fulgurances de style faisant songer au meilleur Bourgeade (époque Le Chemin), et du Trimalcion de Pétrone dans son amour des mets, dégustation solennelle, baveuse, extatique, de l’œuf de bufflesse, or blanc, perle de lait explosant dans la bouche.

Le comte Roberto Clerici Venosa épouse Anna de Paestum au « corsage de byssus bleu œuf-de-rouge-gorge », fille aînée des temples grecs, protégés des vandales par les moustiques bénis.

Paparazzi, scandales, pouvoir et sexe cru.

Voilier de luxe, jumelles, coïts par procuration.

Une amitié avec Giannatale, le narrateur, relation si différente des habituels assouvissements candaulistes du mari mateur – triangulation frénétique, jusqu’à la rencontre de l’amant ultime jalousé, Gennaro, Saint Janvier l’adorable.

Loge P2, Opus Dei, néofascisme : le comte est à la manœuvre, gland violacé de pourpre cardinalice et de perversité.

L’Italie admire, s’indigne, soupire, très loin de se douter des effets de l’aristocratie noire sur son quotidien.

Pendant que les attentats des Années de Plomb déchirent son ventre, Anna offre son amande mystique à des vits vésuviens.

Anna Amorosi est une histoire secrète de l’Italie, une folle histoire d’amour et de sang à la Gesualdo, un sexe perforé découvrant l’émoi.

« Anna, je veux la faire revivre jusqu’au dernier instant de sa vie, et bien au-delà de sa mort, comme elle vit en moi dans ma Parthénope trimillénaire où je respire désormais jusqu’à mon dernier souffle, ma Naples qui reste belle et jeune, jouissant du présent à chaque instant, dans la nostalgie déchirante des jours en allés, des jours séparés… A trois battements d’ailes du Plongeur de Paestum. »

Vous prendrez bien, cher Jean-Noël Schifano, une coupette de Bollinger 1958 près du château de l’Œuf ?

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Jean-Noël Schifano, Anna Amorosi, Gallimard, 2020, 126 pages

Jean-Noël Schifano – site Gallimard

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