L’amour des lettres, par Frédéric Berthet, romancier, épistolier

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« Si je ne dormais pas, quels romans n’écrirais-je pas. D’où l’insomnie. » (Frédéric Berthet, 31 janvier 1978)

J’avais besoin d’intelligence, de style, de vraie-fausse désinvolture, d’une vie habitée par la nécessité de l’écriture.

J’avais besoin de Frédéric Berthet (1954-2003), de me souvenir de ses livres (Simple journée d’été – présenté récemment dans L’Intervalle -, Daimler s’en va, Felicidad…), de son Journal de Trêve (2006), du ton, multiple, de sa correspondance, éditée dans un beau volume aux éditions La Table Ronde en 2011.

Voici un jeune normalien, adoubé par Roland Barthes, passant progressivement des travaux de nature universitaire (une thèse dirigée par Julia Kristeva, qui préfère les télégrammes aux lettres) à l’engagement sans retour dans la littérature.

Nuits au Palace, alcool, et travail intense, aux limites de l’affaiblissement des forces vitales.

Respect absolu de Philippe Sollers, son éditeur et ami.

Au bout de la nuit, il y aura peut-être quelques pages nouvelles, des vertiges à fixer, la mort regardée en face : « Je ne pense pas à la mort, mais elle pense souvent à moi. » (31 janvier 1978)

Barthes, le 14 mai 1974 : « Mais vous savez que l’écriture (et votre texte est de l’écriture) est le signifiant vide qui vaut pour tous les signifiés possibles, y compris les plus personnels. »

J’aime le rapprocher de Fitzgerald, mais alors qui aurait lu Ponge (Berthet participe au colloque de Cerisy en 1975), Kafka, et tout Tel Quel.

Belle lettre écrite de New York à l’auteur du Parti pris des choses (26 septembre 1976) : « On me parle bien souvent de vous à New York – cette ville qui, la nuit, devient Pompéi (le goudron des rues s’est fissuré par endroits, des fumerolles montent du métro ou des égouts…) – vous savez bien : l’ancien et le nouveau… Il y a ici de la destruction à l’œuvre, à chaque pas. En même temps que l’Empire State Building n’a jamais été aussi haut. Vu chez un poète new-yorkais (John Ashbery) deux toiles de Hélion. »

Barthes toujours, le 11 août 1977 : « Bravo pour l’agrégation : quel débarras ! libre (pour la vie) ! »

La liste des correspondants est impressionnante, non pour l’affiche mondaine, mais parce qu’il faut s’entourer des meilleurs pour tenter d’y voir un peu clair (Georges-Arthur Goldschmidt, Pierre Klossowski, Paul Veyne, Jean Echenoz, Michel Déon, Pierre Bayard, Bertrand Leclair, Eric Neuhoff, Jean-François Chevrier…), et Philippe Sollers bien sûr, lui écrivant le 22 décembre 1978 : « Ce que je démontre, en effet, c’est très exactement, notamment, la nouvelle dimension de l’écrit qu’entraîne la position jamais dite suivante : « La femme n’existe pas » « La femme n’est pas toute » (Lacan) »

Frédéric Berthet est apprécié, courtisé, aimé.

Claire El Guedj, de Tignes, le 8 février 1979 : « Amour, Je suis muette de dépaysement, de haine et de désir. Enfin, rions sous cape ; laissons croire que l’absence… Oh ! je ne sais plus guère. Grisée (encore !) par l’altitude, des images de paysages et d’individus qui ne se finiront pas pour moi. Il n’y a même plus de mouvement. Je ne suis plus de ce monde sans vous ! Tant de baisers. »

Où l’on comprend que la parataxe, le goût de la vitesse, le montage cut, furent les marques des plus libres.

De Bréhat, le 19 juillet 1980 à Claire El Guedj : « Peut-être aurais-je souffert de toute forme de société. (…) Parfois j’ai peur de mourir avant d’avoir fait ce que je voulais faire : c’est peut-être ce qui m’a retenu et me retient encore et me retiendra peut-être de faire ce que j’ai à faire, m’en retiendra peut-être longtemps (mais cela a déjà assez duré, n’est-ce pas ? – me dis-je) – simplement parce qu’à ce moment-là je mourrai peut-être immédiatement (je veux dire, si j’ arrivais vraiment à le faire). »

En 1984, il est nommé, après avoir été le secrétaire d’Edgar Faure, en 1982 aux services culturels de l’Ambassade de France à New York – premiers mois d’installation pénibles (au bureau/ « bagne » de 9h à 18h).

Lettre, non envoyée, à Roland Barthes, mort en 1980 (New York, 1986) : « Je n’ai pas grand-chose à vous apprendre de nouveau depuis que vous êtes mort – mon Dieu, cela fait six ans déjà… pour nous, ici, le temps passe vite… (…) Au fond, vous êtes devenu comme un personnage de roman (…). D’une certaine façon, voyez-vous, je suis comme l’inconscient : je n’arrive pas à croire à la mort. Ni à la vôtre, ni à la mienne – quoique je sois naturellement vivant. Je crois au deuil, comme la péripétie la plus terrible qu’un être humain puisse endurer. Je crois à la solitude, au vide laissé par une personne aimée : « comme la foudre », disait Malraux. »

Drôlerie de la correspondance avec Pierre Bayard (lettres facilement retrouvables, il y a un index des correspondants en fin de volume).

A Sollers (New York, 1986 – not send) : « De la même façon que, dans une petite nouvelle de Pirandello (auteur pourtant moyen), un vieux baron ne cesse de se promener solitairement dans la campagne sicilienne, les mains derrière le dos, en murmurant de temps en temps : Quel gouffre… – je pourrais très bien concevoir un homme d’une trentaine d’années, en short de tennis, tournant en rond dans un appartement new-yorkais, le dimanche matin, et répétant sur tous les tons : Passons aux choses sérieuses, jusqu’à le chanter (excédé) sur plusieurs airs d’opéra, et gesticulant de façon appropriée. »

Avis de Pascal Brukner (juin 1988) à propos de Daimler s’en va : « J’ai beaucoup aimé ton Daimler qui me semble fait d’impressions minuscules, de pensées loufoques, de bribes, de tout ce qui nous traverse dans une journée et que nous n’osons pas relever. J’aime aussi la façon dont tu enchaînes les pensées et les idées les plus diverses dans un apparent désordre très contrôlé. Il en résulte un texte très drôle et un peu amer malgré l’humour. »

Paul Morand is back ?

Et Bukowski, Scott F., Brautigan, Faulkner, Lowry, ensemble sur la presqu’île de Giens.

A Jean Echenoz, le 20 décembre 1994 : « précision de toute dernière minute : la truite ouvre le 11 mars. N’ébruite pas trop. Les repérages auront donc lieu le 10. Tenue discrète de rigueur. Révision du matériel le 9. Prévoir casse-croûte. »

A Sollers ce merveilleux (Paris, 2003) « ça reste difficile – mais facile, aussi. »

L’amitié ? « aller ensemble au concert ».

Et, « cette possibilité de concerts ».

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Frédéric Berthet, Correspondances, 1973-2003, La Table Ronde, 2011, 444 pages

La Table Ronde

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