Des espaces intermédiaires des entrepôts de la logistique, et de la vie ouvrière les animant, une enquête socio-photographique

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© Nathalie Mohadjer 

Avec le philosophe Laurent de Sutter, je pense que la logistique est l’un des grands impensés du présent surmené.

Imagine-t-on la complexité de l’entrecroisement des flux, d’informations, de matières, d’actes minuscules ou majuscules, le génie des interactions, l’inouï du bricolage permanent à vaste échelle pour que tienne l’édifice de notre quotidien se gavant de substances, par crainte de périr du vide ?

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© Hortense Soichet

Il est de l’ordre du miracle que tout ne s’effondre pas, qui s’effondrera pourtant, avant 2030 si l’on en croit le collapsologue Yves Cochet dans son dernier ouvrage publié en 2019 aux Liens qui Libèrent (LLL).

Dans la périphérie de nos grands centres urbains se trouvent des myriades d’entités, plus ou moins grandes usines, où ont lieu en continu, et dans une relative invisibilité, des opérations de tri, de stockage, de magasinage, d’emballage, d’expédition.

Un livre témoigne de ces activités aussi essentielles que peu étudiées, On n’est pas des robots, conçu par les sociologues et photographes Cécile Cuny, Nathalie Mohadjer, Clément Barbier, David Ganborieau, Nicolas Raimbault, Gwendal Simon et Hortense Soichet.

Les terrains d’enquête se situent en France et en Allemagne, à Marne-la-Vallée, Orléans, Dietzenbach (près de Francfort-sur-le-Main), et Kassel.

Sont écoutées attentivement les paroles des ouvriers et ouvrières de l’ombre, comme sont minutieusement restitués photographiquement leur univers de travail, leur habitat, leurs paysages quotidiens.

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© Nathalie Mohadjer 

Hortense Soichet s’intéresse à la relation entre les occupants et leur lieu de vie, établissant peu à peu dans son œuvre au long cours une sorte d’observatoire de l’habitat au début du XXIe siècle sur des territoires promis à des changements sociaux et urbanistiques importants.

Questionnant la juste distance et la neutralité supposée de la photographie documentaire – refus des procédés faciles de la dramatisation notamment -, sa photographie généralement sans personnage accorde aux objets et aux traces laissées par les vivants sur leur passage une place métonymique.

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© Cécile Cuny

Menée de 2017 à 2020, l’enquête collective restituée dans On n’est pas des robots vise à la scientificité et à la prise de conscience de l’intelligence produite par l’interdisciplinarité.

On n’a généralement des entrepôts de la logistique qu’une représentation stéréotypée, la forme parallélépipèdique des hangars se substituant aux humains les faisant vivre, certes atomisés dans des isolats de travail ayant peu de rapports avec les autres de même nature.

Présentation des chercheurs :

  • « Cecile Cuny a travaillé sur l’interface entre les entrepôts et l’espace public. Elle a d’abord reconstitué des linéaires de façades, en référence au travail d’Ed Ruscha sur le Sunset Boulevard de Las Vegas, avant d’exploiter les effets d’arrêt et de grossissement offerts par le médium photographique. »
  • « Hortense Soichet a réalisé un corpus d’images photographiques et vidéographiques des zones de Bussy-Saint-Georges et Saran, traversées à pied. Elle s’inspire de la pratique du transect, en opérant des coupes transversales dans le paysage, et du travail de Laurent Malone et Dennis Adams intitulé JFK. »
  • « En contrepoint de ces approches, Nathalie Mohadjer présente une lecture intime de la zone de Dietzenbach nord. Les détails sont capturés de manière photographique. L’objectif est de montrer l’intimité et la fragilité des personnes et des choses, qui contrastent avec les représentations du « non-lieu » auxquelles sont associés les espaces dans lesquels elles ont été photographiées. »
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© Cécile Cuny

Il y a dans tous ces travaux une réflexion sur le paysage prolongeant ceux d’Edith Roux (Euroland), de Beatrix von Conta (Flux, in Glissements de terrain, Loco, 2018), de Claire Chevrier (Il fait jour), de Raphaël Helle (La Peuge #), de Philippe Bazin, dans la continuation des recherches du pionnier américain Allan Sekula sur la mondialisation des échanges (Fish Story, 1995).

Associant des entretiens avec des ouvriers, à des plans, des documents de diverses natures, des photographies pensées comme « contre-information », On n’est pas des robots est un objet complexe et passionnant, promis à nourrir la réflexion dans le champ des sciences sociales et politiques.

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© Cécile Cuny

Il ne s’agit surtout pas de faire la leçon, mais de mettre le lecteur au travail, de lui offrir la chance d’une vision plurielle, polyphonique.

Il y a ici des silences, des choix de montage, des relations inédites, en somme une écriture, l’esthétique produisant à sa façon une autre forme de scientificité.

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© Hortense Soichet

Nicolas Raimbault conclut ainsi son étude : « La comparaison entre Paris, Francfort et Kassel met en évidence des dynamiques parallèles de politisation et de dépolitisation de la production des espaces logistiques correspondant à différentes modalités de régulation des activités logistiques. Les nombreux discours sur la compétitivité métropolitaine et les innovations se traduisent par une montée en gamme symbolique de certaines activités logistiques jugées « stratégiques, intelligentes, innovantes et propres ». Cependant, notre enquête montre que les principaux changements urbains et économiques induits par le développement logistique contemporain se déploient de manière déconnectée de ces rhétoriques métropolitaines. Les arbitrages concernant l’aménagement des zones logistiques, les types d’entreprises qui s’y implantent, les enjeux de protection de l’environnement et la gestion du trafic routier induit par les activités logistiques ont lieu dans le huis clos des espaces de négociations propres aux coalitions public-privé, ce que contribue à renforcer le contexte de financiarisation de l’immobilier logistique. »

Maximilien, ouvrier : « La logistique, ça se développe à mort, ils font des zones… Moi, ça me fait au cœur parce que c’est mon village d’enfance : mes champs, ils disparaissent. Ils coupent mes arbres. »

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© Hortense Soichet

Nina, Uwe, Moussa, Sylvie, Didier, Manuella, Mostafa parlent de leur quotidien, de leur parcours, de leur rapport au travail, des fins de mois difficiles.

Weheb vient d’Alger, sa femme d’Agadir : « On part en général quatre semaines, j’ai mon petit truc à moi au pays, j’ai un petit duplex à Agadir. Je suis peinard. Je vais dans le désert, dans la nature, avec les vraies gens, les vraies personnes. Passer des vacances tranquilles, à la montagne, à la mer, chez les paysans, les gens qui vivent dans les petits villages traditionnels. C’est bien, ça te coupe du monde. Franchement, ça te donne à réfléchir. En vérité, c’est eux qui sont plus heureux que nous. »

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© Nathalie Mohadjer 

Les photos de Cécile Cuny, Hortense Soichet, Nathalie Mohadjer sont douces, d’aucun surplomb,  très respectueuses pour le mystère de chaque être, chaque histoire, chaque dignité.

On n’est pas des robots n’est pas un travail directement politique, mais l’on ne peut s’empêcher d’y entendre monter la révolte des Gilets jaunes, et du peuple cherchant à reprendre son destin en main, quand la précarité et la dépossession sont conçues, à court terme, par les polices managériales comme des méthodes de gouvernance entrepreneuriale rentables.

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On n’est pas des robots, par Cécile Cuny, Nathalie Mohadjer, Hortense Soichet, Clément Barbier, David Gaborieau, Nicolas Raimbault, Gwendal Simon, direction Cécile Cuny, Créaphis, 2020, 220 pages

Creaphis Editions

Cécile Cuny

Hortense Soichet

Nathalie Mohadjer

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Exposition éponyme prolongée jusqu’au 20 septembre 2020 à la Maison Robert Doisneau (Gentilly), en coproduction avec le GRAPh-CMI (Groupe de recherche et d’animation photographique – Centre méditerranéen de l’Image) de Carcassonne

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© Nathalie Mohadjer 

Maison Doisneau – et dossier pédagogique superbe

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© Hortense Soichet

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Se procurer On n’est pas des robots

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