Reprendre vie, par Barbara Stiegler, philosophe, chercheuse, gréviste

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« A partir du 17 novembre, je bascule. »

Chacun avec nos armes, nous allons devoir reprendre vie, vite, ou continuer à dénaître.

La catastrophe écologique en cours et la violence du néolibéralisme au moment de son naufrage imposent de penser les conditions d’une vie nouvelle, bien plus large que les restrictions et les polices organisant le triage entre les bons et les mauvais sujets.

Enfermements, délations, pollutions, asphyxie, implosions.

Nous devons, mais nous ne faisons pas, il faut une allumette, une étincelle, un point de rupture : une maladie, une dépression, un burn-out, une rencontre favorable, un hasard béni, le regard confiant d’un(e) aimé(e), la force d’un collectif, un signe des dieux.

Professeure de philosophie politique à l’Université Bordeaux Montaigne, responsable du Master « Soin, éthique et santé », Barbara Stiegler aurait pu se contenter du confort de son bureau, de ses publications, de ses étudiants – ce n’est pas rien -, mais la sagacité de ses analyses concernant le naufrage du paradigme économique gouvernant – en les calculant – nos vies lui demandait d’aller plus loin, de s’engager, de se mettre en grève, de lutter aussi dans la rue, avec les autres, tous les autres, en portant par exemple le gilet jaune des invisibles.

Il faudrait continuellement s’adapter (voilà le cap, érigé en dogme dès les années 1930 aux Etats-Unis), au risque de périr condamné : surnuméraire, inutile, improductif. Un parasite en somme, un pou, une vermine.

Nos dirigeants ne nous pensent pas ainsi, bien sûr, pas encore totalement, mais, voyez-vous, si les subalternes se révoltent, des mesures s’imposeront.

L’arsenal répressif se perfectionne, c’est une escalade, le nouvel Etat libéral ne craignant pas le chantage : « Si le cap ne peut se discuter, c’est qu’il s’agit non seulement d’égalité des chances et de justice, mais aussi de notre survie. »

L’idéologie de la postmodernité et de la fin des grands récits était un piège, quand s’impose l’unique discours de la nécessaire adaptabilité dans la compétition mondiale.

L’antienne des zélateurs du néolibéralisme est la pédagogie : apprendre aux enfants que nous sommes à peu près tous les lois du nouveau monde, les conditionner avec ruse, les dépolitiser avec le sourire, les rééduquer en somme.

Vous aspirez à ne pas mourir avant la retraite ? Vous espérez enfin vous reposer un peu ? Vous n’arrivez plus à user votre corps au travail ? Allons, allons, et le PIB de la France ? et la mondialisation ? Et la compétition ? Vous rendez-vous compte de l’énormité de votre demande ?

Il arrive cependant que même les belles endormies se réveillent, et réclament plus qu’un ravalement de façade.

Ainsi Bordeaux la très sage refusant de tenir le cap (merci au préfet Lallement d’avoir jeté de l’huile sur le feu), entrée en insurrection, faisant vaciller le cadre.

Les sécessionnistes ont pris possession des non-lieux, ont fait des ronds-points des agoras, ont fait douter le pouvoir, montrant alors son autoritarisme.

« Quelque chose s’est détraquée, explique Barbara Stiegler en observant ses impasses, une grande fatigue s’est installée. Pendant que des centaines de mails s’accumulent dans ma messagerie, tous chargés de tâches dont je ne vois jamais la fin et qui me font dériver vers des plateformes et des applications toujours plus aberrantes, je sens que je perds pied. Cette pieuvre que je nourris et qui vit chez moi, au cœur de mon ordinateur personnel, me fait l’effet de l’hydre antique. Dès que j’en coupe une tête, une myriade d’autres repoussent aussitôt, me condamnant à un combat sans fin. »

Nous en sommes tous à peu près là : tenter d’arracher la dernière tête de l’hydre nous empoisonnant.

« Les premiers signes du burn-out s’accumulent. Alors que l’année n’a même pas commencé, je rêve déjà de repos et même de retraite. Mais ce n’est pas moi, ce n’est pas nous qui sommes malades. C’est la transformation progressive et insidieuse de nos manières de vivre, à laquelle nous avons tous, plus ou moins, participé. »

Souffrance au travail, perte de sens et de désir, mélancolie interminable.

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Se pose alors la question de l’arrêt, de la richesse de la vacance, de l’otium contre le negocium, et plus largement de l’avenir du vivant alors que l’épuisement de tous et des ressources vitales s’accélère.

« De la défense des retraites à la défense des hôpitaux, des lycées et des universités, dont le pouvoir en place poursuit la destruction, l’enjeu est au fond toujours le même : affirmer et défendre la nécessité, pour tous, de se retirer de la compétition mondiale et de se protéger de la précarisation qu’elle entend imposer à tous les temps de nos vies. »

Il nous faut inventer des possibilités de retrait, nous soustraire à un rythme qui nous aliène très intimement, refuser le jeu de la performance infinie, imaginer la beauté d’autres horizons.

On nous propose un monde virtuel, la laisse de nos écrans de communication, la docilité à l’ordre des mises à jour, quand il nous faut des corps, des gestes, des empoignades, de la sueur et du regard non médiatisé.

« Voulons-nous juste reprendre la discussion démocratique ? Ou se passe-t-il, depuis le 17 novembre 2018, quelque chose de plus ? Quelque chose comme une insurrection sourde, lente et profonde, dont les foyers se multiplient un peu partout sur le territoire et dont personne ne connaît encore les contours ? »

Les paralysés se réveillent, la friche est en feu.

« Dans nos vies néolibéralisées, où chaque laps de temps doit être optimisé, nous n’avons jamais guère plus qu’une heure devant nous et tant de problèmes à régler. »

Nous n’avons le temps de rien, la disponibilité est l’enjeu.

Il faut des séminaires sauvages – oui, transmettre Démocratie et Education, de John Dewey (1916) – alliés à des ateliers de danse contact, et des laboratoires de recherche invitant des employés de bureau, des ouvriers, des enfants, des retraités.

Ouvrir le champ, ouvrir les corps, ouvrir les disciplines.

Partir, rompre, quitter.

Nouer, renouer, inventer.

« La réalité, c’est que le néolibéralisme se joue d’abord en nous et par nous, dans nos propres manières de vivre. Que ce qui est en cause, c’est bien nous-mêmes et notre intime transformation, dans notre rapport au travail, à l’éducation et à la santé, dans notre rapport intime à l’espace et au temps. »

On peut aussi relire Cercle de Yannick Haenel, et commencer par ne plus se rendre au travail.

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Barbara Stiegler, Du cap aux grèves, Récit d’une mobilisation 17 novembre 2018 – 17 mars 2020, Verdier, 2020, 144 pages

Editions Verdier

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Se procurer Du cap aux grèves

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  1. Gallo dit :

    L(‘)e (ab-)sens

    Le sens de tout cela, d’abord présupposé, devient comme incontournable et nécessaire.
    Rien ne semble plus redoutable ici que le non-sens ou l’absence de sens (l’ab-sens).
    Là, entre en scène le philosophe, dont on attend qu’il nous le délivre.
    Le receleur de sens, devient alors déceleur de sens.
    Bien sûr, il délivre un préalable de sens multiple. Mais, d’entre ceux-ci, il privilégie… pour X ou Y raison.
    Le journaliste, en face, gonflé de lyrisme et de prosopopée, demande si le virus obéit à une stratégie.
    Drôle de question lorsqu’elle concerne un être dont le caractère biotique semble encore faire controverse, au sein même de la communauté scientifique.

    – Oui, il pratique l’encerclement, mais centrifuge. Enfin, je veux dire le noyautage, l’infiltration au sens policier, c’est une « taupe », un Cheval de Troie, si vous préférez.

    Il s’introduit subrepticement dans la forteresse sous le travestissement d’un personnage inoffensif. Son innocuité semble d’autant mieux garantie par sa nature même de présent, cadeau, offrande.
    Chaque individu devient alors un centre de diffusion, devient comme une force irradiante.
    Et toutes les parades qu’on lui oppose, il les déjoue en mutant.
    C’est un protéiforme.
    À l’instant où je vous parle il est peut-être déjà devenu théière ou brosse à chiottes, typhon ou séisme.
    Il met le système immunitaire à l’épreuve, il ouvre le portail des murailles et fait alors pénétrer l’ennemi.
    C’est d’ailleurs sur cette base que le virus informatique est surnommé aussi « Cheval de Troie ».
    Encerclement centrifuge est bien un oxymore, mais il s’agit bien d’une stratégie centrifuge, irradiante. D’une prolifération à partir du dedans, du centre syntaxique, comme un vers de Pèguy.
    On part d’un centre qui se diffuse par rayonnement à d’autres centres, qui deviennent à leur tour centres rayonnants de diffusion et ainsi de suite.
    C’est le schéma même de la contagion.
    La concaténation entraîne donc nécessairement avec elle, le souci de la rupture, de la séparation, de l’étanchéité, de l’isolement, de la privation.
    Or, la séparation est le propre du spectacle : au plan symbolique, le virus devient donc une sorte d’accomplissement du spectaculaire.
    Mais il appartient à sa double nature de montrer, à la fois, la chaîne de la solidarité humaine en même temps que le caractère salutaire de sa rupture.
    Nous sommes tous condamnés à un même destin, sauf si nous nous éloignons et nous séparons les uns des autres, semble-t-il dire. Parce qu’on le fait effectivement parler : il exige, il nous contraint, nous oblige à…
    Comme si nous ne pouvions nous défendre de cette solidarité universelle que par le renforcement d’un individualisme qui régnait déjà en maître auparavant.
    Comme si cet individualisme qui venait d’être « puni » par l’exacerbation d’un dénominateur commun qui réunit l’humanité, cette « punition » ne pouvait être conjurée que par un individualisme nouveau que je qualifierais de « en armure ».
    Un qui passe de vaguement subi à résolument délibéré. Un individualisme absolu

    En faisant éclater à nos yeux la, désormais, impossibilité du contact social, le virus ne fait qu’exacerber un état de fait qui était déjà latent avant lui, mais pas encore assez puissant pour être désocculté.
    En effet, l’humanité ne cessait d’éclater et de s’émietter entre développée, sous-développée, en voie de développement, etc. Et partout où régnait le « développement » (nom euphémisé, asceptisé du progrès), régnait aussi l’individualisme le plus borné, le plus aveugle et le plus niais.
    Il ne s’agissait même plus, selon la célèbre expression de Marx, de « nage dans les eaux glacées du calcul égoïste « , mais de véritables collisions stochastiques d’icebergs à la dérive dans un horizon désertique.
    Voilà à quoi ressemblait notre monde.
    Cette minuscule entité est elle venue y réintroduire – d’une façon certes très maladroite et contreproductive, j’en conviens – un semblant de vie et de chaleur ?
    Sous l’impératif catégorique, justement, d’avoir à penser ce qui nous arrive.

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