Légende du loup vert, par Benjamin Deroche, photographe

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 © Benjamin Deroche

Si l’on en croit Auguste Luchet, auteur en 1837 de Légende du loup vert, sainte Austreberthe, première abbesse d’un monastère de femmes créé pour elle par Saint Philibert, fondateur de l’abbaye de Jumièges non loin de là, faisait blanchir son linge  par ses religieuses pour le remercier de sa générosité.

Un âne faisait le lien entre les deux édifices, qui fut un jour dévoré par un loup.

Surpris par la sainte en plein festin, l’animal changea de couleur de pelage, et devint vert.

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 © Benjamin Deroche

Le sauvage se transforma en compagnon servile, touché certainement par la terreur sacrée de la moniale.

Que reste-t-il aujourd’hui de cette légende ?

Les vestiges d’une chapelle, des arbres centenaires miraculés, des mots, et, depuis cet été, des photographies de Benjamin Deroche conçues comme des enluminures discrètes.

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 © Benjamin Deroche

« Il fallait, précise l’écrivain des confins finistériens Philippe Le Guillou, dans la préface de La lumière du loup (Filigranes Editions),  la conscience mythique et tout l’art de Benjamin Deroche pour mettre en images – pour enluminer – ce fragment de légende animale, forestière et religieuse. Il fallait ce sens singulier qu’il a du génie des lieux, de la puissance habitée d’un domaine, des énergies cachées qui y couvent, pour raconter, avec force reliques et talismans, cette fable mystérieuse, si belle et si fascinante. »

Chercheur de traces, adepte de la géopoétique et des espaces faussement vierges, Benjamin Deroche ne se livre pas à un travail archéologique, mais à une tentative d’interprétation des lieux, à la façon d’un sourcier.

Une lumière particulière, des arbres un peu plus silencieux que d’autres, une pierre grattée, attirent son regard.

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 © Benjamin Deroche

Mais le photographe arpenteur n’est pas un loup docile se contentant de servir un maître plus puissant que lui, son approche du paysage et des signes est transformatrice.

Introduisant des objets au cœur de la nature, organisant de secrètes mises en scène, il jette les dés d’une parade inconnue, à l’instinct, faisant dialoguer des pans de réalité incompossibles.

Une bâche en plastique et un tronc d’arbre, une couverture de survie et un tapis de feuilles, un râteau rudimentaire et le fût d’un pin.

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 © Benjamin Deroche

On peut certes lire ses images comme une vaste métaphore filée – des feuilles rouge sang, une auréole abandonnée, la peau d’un tissu, une sculpture en bois acéphale, un ciel tempétueux -, mais il y a plus qu’un réseau de correspondances, l’autonomie de l’existant, naturé, naturant.

Pour Benjamin Deroche, la légende ne se situe pas dans le jadis, mais peut-être en avant de nous, comme un appel, à vivre, à être, à entrer dans la gloire de ce qui est et le génie de ce qui s’invente en permanence.

Il y a chez lui une indéniable dimension méditative, une logique non exclusivement euclidienne, une féérie de détails, une ténuité dans les rebonds du sens construisant une partition très singulière.

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 © Benjamin Deroche

Un magma souterrain, la puissance d’un suaire, quelque chose de l’ordre de la parousie.

Puisque nous sommes morts, puisque nous sommes un fragment de ciel, de terre, d’écorce, et que désormais, depuis que nous sommes sauvés, tout nous concerne en joie qui nous menaçait.

Un chêne, une crosse, une bannière, une plaque funéraire, une rivière.

En pleine forêt, l’artiste imagine un autel fait de brillances.

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 © Benjamin Deroche

Bientôt, des renards, des lapins, des cerfs, un âne s’en approcheront.

Il n’y a pas de prêtre, mais une liturgie sauvage et sophistiquée pour un peuple d’invisibles.

La commissaire d’exposition Emmanuelle Hascoët connaît bien Benjamin Deroche.

Dans son texte Si le loup y était…, le voici qui semble parler à travers elle : « Le loup vert nous invite à une certaine forme d’introspection et de modestie, de respect de la nature, d’acceptation de l’irréel et de notre ignorance quant à la destination du monde. »

En vert, rouge et or, le photographe lycanthrope fait bien mieux qu’illustrer la légende, il la prolonge en la recréant, réinventant en images de mystère et de noblesse la matière sainte.

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Benjamin Deroche, La lumière du loup, textes Auguste Luchet, Philippe Le Guillou, Emmanuelle Hascoët, postface Bertrand Bellanger, Filigranes Editions / Abbaye de Jumièges, 2020

Benjamin Deroche – site

Filigranes Editions

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 © Benjamin Deroche

Abbaye de Jumièges

Benjamin Deroche est représenté par la galerie Françoise Paviot

La Galerie – Françoise Paviot

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Se procurer La lumière du loup

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Barbara Polla dit :

    J’adore… vive le loup vert, sainte Austreberthe et l’autonomie de l’existant

    J'aime

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