Un cinéma permanent, par Kourtney Roy, photographe

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 © Kourtney Roy

Personnage de ses propres fictions, la Canadienne Kourtney Roy, née en 1981 d’un père bûcheron et d’une mère secrétaire, est une photographe éblouissante.

Le jeu, la mise en scène de son apparence, l’humour, sont des caractéristiques essentielles de son esthétique marquée par les grands espaces, notamment américains, celui des premiers migrants, des cowboys solitaires et des bêtes à corne retrouvées mortes, assoiffées, dans le désert.

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 © Kourtney Roy

La voici dans le sud du Texas pour Sorry, No Vacancy, sexy, en bas rouges et peau blanche.

Un crotale a perdu la tête, planté sur un poteau de fils de fer barbelés délimitant un ranch.

Vous êtes prévenu, ici, la propriété privée est un droit, vous l’apprendrez s’il le faut à vos dépens.

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 © Kourtney Roy

Aventurière suscitant le trouble, la belle voyageuse s’exerce au lasso, ou à l’aspirateur, passé en mini-jupe sur une route d’altitude, affolant les quelques automobilistes la frôlant du regard.

Tout est sauvage et neuf dans les couleurs crues du western revisité par une blonde maquillée de rouge à lèvres, poupée en extase sous les néons d’un motel  où tous les fantasmes semblent possibles.

Jouant le plus sérieusement du monde avec les codes de la féminité telle que valorisée par la culture anglo-saxonne dominante des années 1950 – les pin-up en poster, la ménagère émancipée, le femme fatale – Kourtney Roy s’amuse d’un mythe qu’elle dénonce moins qu’elle ne l’expose, le déconstruit, ou, mieux, le recompose.

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 © Kourtney Roy

Un sèche-cheveux tient lieu de révolver lors d’un braquage loufoque.

La Texane Bonnie cherche probablement son Clyde Barrow, alors que des larmes roulent sur un visage d’innocence, tel un tumbelweed poussé par le vent brûlant.

Sorry, No Vacancy comporte peu d’images, mais chacune est construite comme un plan de cinéma, implacable, conçu pour pénétrer très avant dans l’inconscient du spectateur et réactiver un imaginaire informé par la puissance du spectacle à l’américaine.

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 © Kourtney Roy

Autre géographie, autres références filmographiques, avec Northern Noir, toujours excellement édité par La Pionnière, ouvrage faisant songer à des cinéastes questionnant la notion même de représentation et de menace : Alfred Hitchcock (Psychose, La mort aux trousses), Stanley Kubrick (Orange mécanique), David Lynch (Eraserhead, Elephant Man, Blue Velvet, Lost Highway).

Nous sommes les spectateurs d’un film noir que nous ne comprenons pas, ou peu, simples quilles promises à la culbute dans un bowling métaphysique.

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 © Kourtney Roy

Une femme mystérieuse, des billes géantes comme des globes terrestres, le capot d’une voiture couverte de givre.

Où sommes-nous ? Avec qui ? Où allons-nous ?

Qu’est-ce que cette maison plantée dans un champ, dont les lambris sont couverts de taches rouges ?

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 © Kourtney Roy

On avance avec précaution, un corps portant robe verte et talons blancs est étendu.

Un viol a peut-être eu lieu, un meurtre, un dépeçage.

Kourtney Roy ne craint ni les ellipses, ni le mutisme, il nous faut repérer des signes, déchiffrer des énigmes, entrer dans le tableau de ses visions.

Tête enserrée dans un collant, un personnage en déshabillé nacré et gants verts semble regarder son forfait.

Qui mènera l’enquête ?

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 © Kourtney Roy

Un autocar, une fuite, une glissade dans le secret.

Des sièges en skaï et des indices laissés dans l’herbe.

L’inspectrice de la brigade criminelle est arrivée, masquée, concentrée, professionnelle.

La nuit est intense, les rues sont désertes,  le mal est une créature en soutien-gorge blanc marchant sur le macadam.

Visage couvert de bandes de sparadrap, les yeux écarquillés, voici la fiancée de Frankenstein échappée d’un laboratoire.

Vous la craignez, mais elle vous séduit, presque nue, araignée mortelle attendant son quart d’heure de gloire.

Vous reprenez l’ouvrage, rembobinez le film, vous êtes un cerf pourchassé par des loups.

Une louve se détache de la meute, désirable.

Elle vous lacérera.

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Kourtney Roy, Northern Noir, Editions La Pionnière, 2016, 64 pages – 400 exemplaires numérotés

Editions La Pionnière

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Kourtney Roy, Sorry, No Vacancy, Editions La Pionnière, 2017, 28 pages – 401 exemplaires numérotés et gravés au timbre de Kourtney Roy

Site de Kourtney Roy

Pour Louis Vuitton (collection Fashion Eye, 2016), la créature de rêve fait encore son show, cette fois en Californie, girl ultrasensuelle sortie permanentée – telle Athéna casquée de la tête de Zeus – d’un cornet de pop-corn, Eve moderne moulée par le Cinémascope.

Dans l’entretien qu’elle accorde à Patrick Remy, Kourtney Roy évoque la nécessité de ses univers parallèles, afin de fixer en images un moi multiple.

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 © Kourtney Roy

Il y a chez elle un plaisir d’enfant essayant des perruques, des robes, des souliers, des bijoux.

Au sens fort, la photographe se distrait, c’est-à-dire se détourne de la voie de l’assignation identitaire unique pour se désennuyer.

La réalité est un écran de projection masquant un crime fondamental.

Au cœur de la fabrique du rêve américain, aux abords du Moloch hollywoodien et des piscines bleu turquoise, l’artiste fantasque doublée d’une superbe coloriste rencontre une réplique de tyrannosaure.

Nous produisons des monstres de carton-pâte, qui finalement nous dévorent, et nous adorons cela.

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Kourtney Roy, California, entretien avec Patrick Remy, direction éditoriale Julien Guerrier, éditions Louis Vuitton, collection Fashion Eye, 2016

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  1. Merci , super interessant !

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