Les Wagenburgen berlinoises, un rêve d’ensauvagement, par Ralf Marsault, photographe

Ruderal (Sylvio), Berlin Kreuzdorf 2014

© Ralf Marsault

Sous-titré « Berlins Years on the Wagenburg », le livre de Ralf Marsault, Faintly Falling, s’intéresse au phénomène des campements de camions, de caravanes et de baraques de chantier dans les terrains vagues berlinois, et à la vie alternative subséquente.

Bien loin de n’être que documentaire, le travail photographique de cet auteur trop peu connu en France – l’exposition Fin de siècle ayant eu lieu à la MEP date de 1996 – est une réflexion sur une communauté de rupture, mais aussi sur le temps abordé à la façon de Walter Benjamin, comme promesse du passé dans le présent, et potentialité d’avenir.

En réaction à la révolution néolibérale mondiale, des individus épris de liberté ont décidé de choisir le ban, avec fierté et rage, développant leur propre culture, et leur propre mise en scène identitaire. 

Invisibles et impossibles à manquer (tatouages, piercings, style vestimentaire), ces êtres de la marge ont choisi la vie en plein air, loin des squats et des incessantes négociations sur la place de chacun.

Terror at the edge of the town, Berlin Kreuzdorf 2016

© Ralf Marsault

La question de la distance est ici essentielle, celle du photographe ayant une formation d’ethnologue, et celle des individus représentés souhaitant farouchement préserver leur esprit d’indépendance dans une ville-monde alors, dans les années suivant la chute du Mur de Berlin, particulièrement xénophile.

Symbolisant l’esprit de tolérance de Berlin, ces herbes sauvages ont peu à peu dû migrer ailleurs, l’avant-garde informelle n’étant pas souvent compatible avec la loi des promoteurs immobiliers.

Des punks ? peut-être.

Des zoniers ? oui.

Des zombies antimatérialistes absorbés par l’antimatière ? sûrement pas.

Dans un entretien avec Héléna Bastais, l’auteur précise, refusant de considérer le phénomène de la Wagenburg – sur laquelle il a écrit une thèse de doctorat – comme une part maudite bataillienne : «  Ce type de renoncement et d’ascèse qu’est la vie sur la Wagenburg, mérite le respect. Même si, et surtout parce que ses habitants semblent appartenir à une sorte de noblesse dépossédée. »

Sue, Debbie, Wagenburg am Engelbecken, Berlin 1993

© Ralf Marsault & Heino Muller

Composé de portraits en noir et blanc, l’ouvrage Faintly Falling offre une formidable approche de ces expérimentateurs d’un autre mode de vie, mais il comporte aussi, telles des ponctuations proposant un autre rapport au temps, à la finitude, un ensemble de natures mortes (bewegtes Leben) en couleur pensées comme des memento mori et des œuvres plastiques, plasticiennes même, dans une approche presque baudelairienne des faveurs du sublime marqué de bizarre et de déchéance.

En préface, Elisabeth Lebovici analyse ainsi la politique visuelle de Ralf Marsault : « Ce qui me frappe dans ces photos, c’est qu’elles composent chacune et ensemble un lacis énergétique. Leurs entrelacs se lisent et s’appuient sur les lignes, les objets, les fleurs, les corps, les ornements, les parures, même les flous et les plis de l’image qui s’ouvrent, vertigineux, ou qui s’écrasent à sa surface. »

Des voitures défoncées, des canapés de récupération posés à même la terre, des phrases : « Willkommen im Chaos ! » 

Nous sommes dans les années 1990, les futurs zadistes, peut-être, sont alors des anarchistes punk, ou des aventuriers destroy.

New Found Land, Berlin Kreuzdorf 2014

© Ralf Marsault

Popeye, posant en bretelles, torse nu, près de ses masques à gaz, a écrit sur son ventre : « Merde aux cons ».

Il y a des chaînes, des carabines, des têtes de mort, une beauté indocile, déclinée dans les deux genres.

Ils le savent, les habitants de la Wagenburg sont les derniers Indiens d’Europe, qui inventent des accessoires, des rites, des déguisements guerriers à la fois dérisoires, drôles et effrayants.

On vit ici front contre front, batte de baseball contre batte de baseball, odeur de peau contre odeur de peau.

La matière est fouillée, touillée, pénétrée, déchirée, et quelquefois caressée.

Ces rebelles doux et violents sont des attrapeurs de rêves, des Mohicans voués à la disparition, des princes et reines d’un monde avili par la société de consommation de masse et l’usinage mass-médiatique des sensibilités.

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Ralf Marsault, Faintly Falling, préface de Elisabeth Lebovici, entretien de l’auteur avec Héléna Bastais, design Olivier Kersemaecker, Distanz Verlag, 2020

Ralf Marsault – site

Distanz Verlag

Catalogue publié à l’occasion de l’exposition Ralf Marsault : Berlin Years on the Wagenburg, EMOP (European Month of Photography), FHXB Museum, Berlin – du 16 octobre 2020 au 24 janvier 2021 (vérifier les dates)

FHXB Museum

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