De la Kabbale, par Isidore Isou, lettriste

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Créateur du lettrisme, Isidore Isou (1925-2007), peintre, cinéaste, dramaturge, romancier, fait aujourd’hui l’objet d’une très belle publication aux éditions belges La Lettre volée, sous la direction du galeriste Eric Fabre – créateur à Bruxelles du Garage Cosmos -, ayant fait le choix pour présenter le poète né en Roumanie dans une famille juive traditionnelle d’une approche thématique plutôt que chronologique.

Arrivé clandestinement en France en 1945, Isou est un esprit libre, s’intéressant à tout, à la littérature bien sûr, mais aussi aux mathématiques, à l’économie, à la biologie, à l’érotologie, à la psychopathologie.

D’une folle ambition, le Manifeste de la poésie lettriste rêve d’une poésie véritablement internationale, ayant renoncé à l’usage des mots pour la musique des lettres, dès lors compréhensible par tous.

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On peut lire ainsi dans Bilan lettriste, daté de 1947 : « Art qui accepte la matière des lettres réduites et devenues simplement elles-mêmes (s’ajoutant ou remplaçant totalement les éléments poétiques et musicaux) et qui les dépasse pour mouler dans leur bloc des œuvres cohérentes. »

Inventeur d’un art discrépant, aussi bien au cinéma (Traité de bave et d’éternité, 1951), au théâtre, en peinture (plusieurs centaines d’œuvres) ou en danse (poétique de la dissociation, de la disjonction, du décalage), Isidore Isou, dont la personnalité étrange et souvent géniale marquait qui le croisait, ne cesse encore d’étonner.  

Asger Jorn lui fit un procès en mégalomanie ? Oui-da, explique dans un texte au titre de feu, « Lettrisme, mystique juive et messianisme », l’universitaire François Coadou : « Pour le dire tout net, et sans plus de détour, Isidore Isou s’est demandé si, tout simplement, il n’était pas le Messie. Et c’est autour de cette interrogation, de cette préoccupation, devenue une obsession, devenue une conviction, un programme, c’est à partir de là, dans cette perspective, qu’il a déployé l’œuvre que nous connaissons – une œuvre à la fois artistique, théologique, anthropologique, éthique et politique. »

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Isou théorise, multiplie les pages, les articles, les volumes – comment se repérer ? comment séparer ?  comment trier ?

Il faut peut-être, sûrement, en passer par la Kabbale pour comprendre le continent de créations d’un homme habité par l’idée de mouvement permanent, de la même façon qu’il faut tenter de découvrir le sens caché de la Torah en permutant les lettres, le Messie étant, précise François Coadou après lu l’un des grands représentants du judaïsme médiéval, Abraham Aboulafia, « précisément, celui qui retrouvera le sens véritable et vivace du texte ».

L’art revêt pour Isou une dimension de réparation indubitable, s’il parvient à ne pas être une marchandise comme une autre, mais une dynamique de révélation.

On pourrait à certains égards comprendre ainsi le travail plastique d’effacement de ses propres livres par le romancier, essayiste et peintre Stéphane Zagdanski, c’est-à-dire, dans la continuation de l’esprit lettriste, comme un rétablissement de la parole nue à partir d’un désencombrement et d’une possibilité de laisser les phrases s’écrire de nouveau, mais autrement.

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Isidore Isou avait compris qu’il lui fallait des disciples/apôtres (Jean-Louis Brau, Gil Wolman, Serge Berna, Guy Debord…) pour que sa pensée se répande et change peu à peu, de façon révolutionnaire, notre rapport au verbe, et à travers lui à la société, aux écoles notamment, critiquées comme entreprise idéologique de reproduction de la société telle qu’elle est et va mal dans la réduction des imaginaires.

La jeunesse doit se soulever et le vieux monde tomber.

On peut ainsi lire ce texte peint, datant de 1986 : « Il ne faut pas tomber dans la communauté, dans la collectivité, mais s’élever à la super-communauté, la super-collectivité. Mes camarades et moi, nous servons le combat de tous les peuples du monde par l’internationalisme créateur de l’hypergraphie, qui, à travers le soulèvement de la jeunesse, lutte pour la société paradisiaque dans le cosmos. »

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Isidore Isou, sous la direction d’Eric Fabre, textes de François Coadou, Eric Fabre, Roland Sabatier, conception graphique Lisa Boxus, Collection Fabre, volume 1, La Lettre volée, 2019, 302 pages

La Lettre volée – site

Garage Cosmos

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Se procurer Isidore Isou, volume 1

 

 

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  1. Avatar de Henry Henry dit :

    Bonjour,

    Les Éditions du Sandre annoncent la parution du premier ouvrage entièrement consacré à Serge Berna, l’un des quatre membres initiaux de l’Internationale lettriste avec Jean-Louis Brau, Guy Debord et Gil J Wolman.

    http://editionsdusandre.com/editions/livre/207/ecrits-et-documents

    Serge Berna, Écrits et documents,
    Édition établie et annotée par Jean-Louis Rançon
    Éditions du Sandre

    Présentation de l’éditeur :
    De la vie de ce poète et voyou on ignore presque tout, sinon qu’il est né à Venise en 1924 et qu’à vingt-cinq ans il est devenu un personnage célèbre, à Saint-Germain-des-Prés comme ailleurs, pour être l’auteur de la proclamation de la mort de Dieu en pleine cathédrale Notre-Dame de Paris.
    Sont rassemblés ici les textes que Serge Berna a publiés en revues (Ur, Ion, Le Soleil noir, En marge) entre 1950 et 1955, période pendant laquelle il fonde le Club des Ratés puis participe activement au mouvement lettriste, d’abord avec l’ensemble du groupe mené par Isidore Isou, ensuite au sein de l’Internationale lettriste avec Jean-Louis Brau, Guy Debord et Gil J Wolman.
    Dans ces Écrits et documents, nous reproduisons aussi sa préface à Vie et mort de Satan le Feu, d’Antonin Artaud, dont il avait découvert les manuscrits, et des pièces inédites. Paraissent ainsi pour la première fois son  » roman-film influentiel « , un manuscrit-collage de 78 feuillets, et sa correspondance avec Wolman, Debord, Koenig, Mariën, Magritte, Bazin, Étiemble, Breton…
    Nous le suivons aussi dans ses multiples démêlés judiciaires et séjours en prison, jusqu’à perdre toute trace de lui au début des années 1970.

    208 pages ; 210 x 297 mm ; relié
    ISBN 978-2-35821-154-3
    35 €

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