Le peuple de Moria, par Mathieu Pernot, photographe

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©Mathieu Pernot

En janvier et septembre 2020, Mathieu Pernot, accompagné du photographe soudanais exilé Mohamed Abakar, s’est rendu sur l’île de Lesbos, située en mer Egée, à quelques kilomètres de la frontière turque.

Particulièrement sensible à la question des camps, des politiques discriminatoires et de la relégation sociale, Mathieu Pernot travaille au long cours avec des personnes témoignant en leur chair et leur parcours biographique de la violence exercée sur les réfugiés.

Ils sont aujourd’hui à Lesbos, Ceuta ou Calais, mais ils pourraient être aussi les juifs ou les condamnés politiques d’hier dans quelque camp français vichyste.

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©Mathieu Pernot

Lesbos est un lieu marqué par l’épopée homérique, une île d’amours enchanteresses entre femmes devenue aujourd’hui un enfer : surpopulation, risques pandémiques, désespoir, attente insupportable.

« Depuis 2015, précise Mathieu Pernot, le camp de Moria, situé non loin de la ville de Mytilène, sert de centre d’enregistrement administratif et de zone d’attente pour des dizaines de milliers de réfugiés venus de nombreux pays en guerre. (…) En septembre 2020, il est entièrement détruit par un incendie déclenché par les réfugiés révoltés contre leur sort. »

Mêlant des photographies de l’artiste et des captures d’écran de vidéos réalisées avec des téléphones portables par les réfugiés, le livre Ce qu’il se passe, édité à Guingamp par Gwinzegal, dont on sait le travail constant en faveur de la défense de la dignité humaine, témoigne de l’ampleur du drame ayant lieu aux portes de l’Europe.

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©Mathieu Pernot

S’il photographie des exilés, Mathieu Pernot rencontre surtout des hommes, des femmes, des enfants, regardés directement, de solitude à solitude.

Des familles, des abris de fortune, des monticules de détritus, des jonchées de sacs plastique.

Le chemin est beau pourtant, qui mène aux grillages du camp où pendent des bâches marquées du sigle de l’UNICEF.

En quelles langues se parle-t-on ici, lorsque l’on vient du Congo, d’Afghanistan, de Syrie, de Somalie ?

On est couché ou l’on marche interminablement, que faire d’autre ?

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©Mathieu Pernot

On rentre dans le camp de Moria par une passerelle en bois où se tient une petite fille.

Des passerelles, il faudra encore en franchir beaucoup pour espérer enfin vivre en liberté.

Une ville s’est organisée, qu’on appelle jungle pour en désigner la sauvagerie, la densité, la condition de promiscuité.

Il y a quelques baraquements en dur, des containers pour des destins arrêtés, des numéros pour identifier les abris : T3291…

Pas de voirie, de la terre, de la boue.

Maintenues par des pierres ou de faibles étais, les tentes se cognent, dérisoires, essentielles.

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©Mathieu Pernot

Il va faire très chaud, ou très froid, la lumière est souvent superbe.

Quelques sourires apparaissent, parce que le feu a pris et qu’on pourra bientôt boire du café, parce que malgré tout l’on est encore ensemble après tant de route et d’angoisse.

Les habits, les anoraks, sont ceux du peuple de partout, mais des détails précieux révèlent des provenances : un bonnet, un ustensile de cuisine, une façon de se coiffer.

Téléphones, mp3, cigarettes : il faut tuer le temps, avant qu’il ne nous tue.

Les sommeils sont d’abattement ou de profonde mélancolie, pas très loin de la mort.

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©Mathieu Pernot

Il y a parfois des tentes dans des tentes, l’ingéniosité de la survie.

Il faut s’occuper, préparer à manger, s’entraider dans le manque.

Les visages sont jeunes : comment résister sinon ? avec quelle énergie ?

Puis un jour, c’est la révolte, des banderoles, des manifestations, la rage, les coups, le sang.

Il faut interpeller l’opinion, la situation est intenable, d’ailleurs elle ne tient plus.

La police anti-émeute est là, le feu – élément récurrent du travail de Mathieu Pernot – est immense comme la colère, comme l’envie d’en finir.

On peut lire sur un carton : « Our rights are violated »

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©Mathieu Pernot

Les images proviennent des téléphones portables des réfugiés, elles sont uniques, brutes, historiques.

Il n’y a plus de camp, un autre se forme.

Quelle Europe voulons-nous ?

Quelles solidarités voulons-nous ?

Quelles fraternités pouvons-nous ?

Ce qu’il se passe montre le chaos et la volonté de survivre, pour les enfants, pour les ancêtres, pour le maintien du sens.

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Mathieu Pernot, Ce qu’il se passe, graphisme Marine Le Thellec, Editions Gwinzegal, 2021, 180 pages

Editions Gwinzegal

Mathieu Pernot – site personnel

Publication réalisée dans le cadre de l’exposition Something is happening, organisée par le Musée juif de Belgique (Bruxelles), du 18 mai au 19 septembre 2021

Musée juif de Bruxelles

Mathieu Pernot est représenté par la galerie Eric Dupont

galerie Eric Dupont

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