De la violence coloniale aux Etats-Unis, par Marion Gronier, photographe

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©Marion Gronier

Nous n’étions pas censés survivre, et pourtant.

Nous n’étions pas censés témoigner, et pourtant.

Nous n’étions pas censés vous regarder, et pourtant.

We were never meant to survive est une formule qui sonne puissamment, mais c’est aussi le titre d’un livre de Marion Gronier consacré à la violence coloniale en Amérique du Nord.

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©Marion Gronier

S’adressant directement à la conscience de ses lecteurs, cet ouvrage juxtapose en un continuum superbe et déchirant des portraits d’un impact visuel et moral intense de descendants des peuples opprimés ayant fondé l’histoire des Etats-Unis.

Territoire marqué par une violence originelle considérable – contre les premiers habitants, contre les esclaves arrachés à l’Afrique, contre les immigrés européens exploités et ostracisés (voir La Porte du paradis, de Michael Cimino, 1980) –   le pays de Lincoln est un vaste espace hanté par le crime (voir aussi le projet au longs cours Unknown, de Stéphane Duroy).

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©Marion Gronier

En photographiant frontalement le visage des descendants des populations martyrisées sur le sol américain, en donnant à chaque regard fixant le spectateur une intensité exceptionnelle, Marion Gronier pose la question de la formation de notre regard, de la domination blanche, et de la honte que nous devrions éprouver pour avoir joué un si mauvais rôle.

Livre en trois parties, plaçant en son centre des portraits très blancs d’hommes, de femmes et d’enfants appartenant à la communauté des Mennonites de Pennsylvanie, faisant songer aux premiers immigrants anabaptistes et piétistes allemands, ou aux presbytériens écossais, ces missionnaires d’un Dieu européen puritain et vengeur, We were never meant to survive, document artistique majeur à verser au dossier des études postcoloniales, questionne les ravages opérés au nom de la pureté de la race dans une contrée où la notion de péché originel sera utilisée comme une arme de guerre.

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©Marion Gronier

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©Marion Gronier

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©Marion Gronier

En photographiant d’abord sur fond brun, rappelant la terre de leurs ancêtres, des Amérindiens en Arizona, au Nouveau-Mexique et dans le Montana, Marion Gronier fait de chaque visage fixant le spectateur sans ciller une force d’interpellation évoquant le massacre, voire le génocide, des premiers indigènes.

On peut ainsi considérer chaque être représenté dans sa première partie comme un survivant, dont l’aspect farouche, entre mélancolie et colère, témoigne d’une résistance datant désormais de plusieurs siècles – au recensement de 1896, les Indiens ne sont plus que 250 000.

En postface, l’auteure travaillant au 6×6 posé sur trépied explicite sa méthode de prise de vue, demandant à la personne photographiée de plonger dans le vide de l’objectif afin de s’y abandonner et de se laisser happer par un trou noir duquel surgira peut-être la vérité informulée de son passé.

« Je suis debout devant elle mais je ne luis fait pas face. La tête baissée, je l’observe à travers un miroir dans lequel elle ne se voit pas. Son visage me regarde, frontalement, au centre de l’image. Mon dispositif est posé. Pourtant, tout dépend d’elle car j’attends tout de ce visage. »

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©Marion Gronier

Rappelant le procédé du fichage signalétique employé par les polices modernes – codes de l’anthropométrie judiciaire mis au point par le criminologue Bertillon -, Marion Gronier le retourne en en faisant au contraire une arme de dénonciation des logiques ségrégationnistes, reprenant par ailleurs en couverture de son livre la photographie d’une colonne de soldats américains après la reddition d’Indiens dans le Dakota du Sud datant de 1891.

Dans sa troisième partie, place est donnée aux Africains-Américains photographiés à la Nouvelle-Orléans en Louisiane.

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©Marion Gronier

Quel est l’âge de leur oppression ? De quels gouffres de douleur témoignent les yeux rouges de sang ? Et ces muscles nécessaires pour contrer les coups des dominants ?

Toi, l’enfant, tu as déjà compris qu’il faudrait te battre encore et encore.

Gueules cassées, cheveux arrachés, nez cognés, bouches frappées, corps humiliés.

On peut lire ceci, consigné en 1740 dans un livre de lois de Caroline du Sud : « Tous les nègres, indiens, mulâtres ou métis, ainsi que leurs progénitures et descendants, qu’ils soient nés ou à naître, doivent être et sont ici déclarés être et demeurer à perpétuité des esclaves absolus, et doivent garder le statut de la mère. »

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©Marion Gronier

Vous n’étiez pas sans cessés survivre, mais vous êtes là, face à nous, dans un mutisme au cri terriblement explicite.

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Marion Gronier, We were never meant to survive, texte de Marion Gronier, citation de James Baldwin en avant-propos, édition Fabienne Pavia, conception graphique Vanessa Goetz et Guillaume Allard (atelier Pentagon), photogravure Le Bec en l’air, Le Bec en l’air, 2021

Marion Gronier – site

Le Bec en l’air

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