Au royaume, par Carole Bellaïche, photographe

Les ombres

©Carole Bellaïche

« C’était notre fief Beaumarchais, comme on l’appelle toujours, merveille dénichée par ma mère au milieu des années 60, au cinquième étage d’un immeuble massif du boulevard, un paquebot. Inondé de lumière, aucune fenêtre au Nord, en été des levers et couchers de soleil interminables, et une vue sur tous les côtés de Paris. »

L’appartement du 25 boulevard Beaumarchais, à Paris, fut pour Carole Bellaïche qui y vivait, entre beaux parquets, objets anciens chinés, tapis élimés et portes cossues à moulures, un territoire d’initiation photographique.

Natacha et la porte

©Carole Bellaïche

Par la grâce de l’art, le réel y devenait fiction, rien n’était plus beau.

La jeunesse de la photographe y métamorphosait chaque recoin, chaque angle, chaque rais de lumière en espace d’absolu.

Dès son adolescence en effet, la future collaboratrice des Cahiers du Cinéma y invita à venir poser des modèles rencontrés au lycée ou aux terrasses des cafés, mais aussi des amis de la famille et des acteurs ou artistes tels que Juliette Binoche, Emmanuelle Béart, Julie Delpy, Anna Karina, Anne Brochet, Tom Novembre, Charlélie Couture, Jacques Dutronc, François Cluzet, Dominique Issermann, Gabrielle Lazure, Aurore Clément, Francis Huster, Marie Trintignant, Jacques Bonnaffé et tant d’autres.

Binoche 1

©Carole Bellaïche

Sur sa pellicule argentique noir & blanc, les célébrités y côtoyaient des plus anonymes, dans une même célébration de la beauté et du désir de jeu.

Intitulant sobrement son dernier opus publié par Charlotte Vannier chez Revelatoer 25 boulevard Beaumarchais, Carole Bellaïche se souvient de ses premières années de photographie à la fin des années 1980 – l’appartement dut être quitté dans la douleur en août 1990.

Dans le plaisir de la mise en scène partagée dans un appartement camera-obscura, la vie libre fut possible, dégagée de la turpitude générale.

Pascale et sa soeur1978

©Carole Bellaïche

Des couloirs, des personnages, un conte, une planète enchantée, un organisme vivant. 

La Cerisaie n’est plus, mais il y a un livre, vaisseau fantôme pour la nostalgie douce et les visages de lumière.

« Carole, se remémore Jacques Bonnaffé, impressionne, impossible de détourner mes pensées puis l’instant d’après tout s’échappe, elle lâche la voile, elle rampe elle tourne elle arrête elle repart elle fouille elle plonge. »

Art de la lumière, improvisations, passions, romance, danse avec l’invisible, goût des décors, flambée des rencontres.

Rina livre

©Carole Bellaïche

Dans son recueil récemment publié chez Atelier EXB, intitulé Ecrits sur l’image, Alain Bergala reprend un texte composé pour l’exposition ayant eu lieu au musée du Cinéma de Turin (fin 2007) La collezionista – Carole Bellaïche, fotograha ai Cahiers du Cinéma, décrivant avec beaucoup de justesse la poétique de la très intuitive auteure : « Ce que sait Carole Bellaïche, c’est qu’une bonne photo – si on ne veut pas réduire son ambition de photographe au bon usage des codes ou au pur formalisme – est d’abord le résultat d’une relation. Et peu importe finalement que cette relation soit préméditée et durable ou hasardeuse et instantanée. Ce qui fait qu’une photo existe de façon vivante et unique, et pas seulement comme « bonne photo », comme image, c’est avant tout ce qu’elle capte de et dans cette relation au moment même de la prise de vue. »

On entre dans 25 boulevard Beaumarchais avec le sentiment d’être un privilégié. On marche sur la pointe des pieds, le parquet craque un peu, tiens, voici Nathalie, visage de poupée, la bretelle de son déshabillé descendu sous la pointe des seins.

Les carafes

©Carole Bellaïche

Carole Bellaïche ne capture rien, mais révèle, complice avant tout du modèle avec qui elle invente chaque fois une nouvelle façon d’être femme.

Dans le regard de son objectif, les jeunes filles se découvrent, s’expérimentent, éprouvent leur liberté.

Photogénie, séduction, rites graves dans la pénombre ou le contre-jour.

Emmanuelle Béart a à peine dix-huit ans, sa beauté est celle d’une enfant sauvage.

Beart 2

©Carole Bellaïche

On joue un personnage ou l’on se met à nu, le visage, comme celui d’Audrey la mannequin professionnelle, est un parchemin mouvant, émouvant, où s’écrivent des phrases de silence.

Ayant fait de son appartement aux multiples pièces en enfilade un vaste studio de cinéma, la jeune photographe propose à chacun un écrin où laisser resplendir un feu intérieur.

Un appartement comme un havre de paix, un refuge, une lampe d’Aladin.

Un vrai lieu, dense, vivant, ouvert.

IslBG
©Carole Bellaïche

Aurore Clément est un ange aristocratique, CharlElie Couture un diablotin arrivant de province, François Cluzet un mauvais garçon, Julie Delpy une femme avec qui l’on rêve de partir en Amérique, Jacques Bonnaffé un épi de blé rimbaldien.

« Jacques Dutronc – l’idole de mon enfance ! – est arrivé, raconte l’artiste, boulevard Beaumarchais en personne, accompagné d’une file indienne de copains corses : une dizaine d’hommes, des adultes, bruyants et agités, chargés de magnums de champagne. Je suis prise alors d’une sorte de peur de les voir débarquer si nombreux. Mais après plusieurs verres, j’entraîne Dutronc dans la salle à manger où le soleil envahit la pièce. C’est dans cette lumière dorée que je fais son portrait. Dans la pièce d’à côté je les entends terminer les bouteilles. »

Plus qu’un album de photographie au charme fou, 25 boulevard Beaumarchais est un livre d’amitié, et d’admiration réciproque.   

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Carole Bellaïche, 25 boulevard Beaumarchais, textes Carole Bellaïche, Jacques Bonnaffé, Dominique Issermann, Jean-Marc Grangier, Pascale Richard, Nicolas Saada, Juliette Binoche, Aurore Clément, CharlElie Couture, Laurence Côte, Florence Bellaïche, Julie Delpy, photogravure Pascal Jollivet, éditrice Charlotte Vannier, édition Revelatoer, 2021, 194 pages

Mon père dans la cuisine

©Carole Bellaïche

Carole Bellaïche – site

Pascale Richard

©Carole Bellaïche

Editions Revelatoer

Exposition éponyme à la Galerie XII (Paris), du 18 novembre 2021 au 29 janvier 2022

Galerie XII

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Se procurer 25 boulevard Beaumarchais

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