La Salutation commence, par Gustave Roud, écrivain et photographe

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1.IS 5336-02540

 ©Fonds photographique Gustave Roud/Subilia, BCUL, AAGR

« Cet homme au souffle court, aux lèvres noires, avec sa canne et sa caissette pleine de bêtes étranglées, c’est lui qu’on a trouvé pendu dans sa grange, un soir d’arrière-automne… »

Publié en 1945, Air de solitude, de l’écrivain francophone suisse Gustave Roud (1897-1976), collige trente-sept textes brefs parus en revue à partir de la fin des années 1920, à l’exception d’un extrait de son journal.

Ils sont à la fois inquiets et limpides, accueillant le rythme des saisons et le corps au contact de la terre, les travaux et les jours.

« Le char passe et je redeviens seul. »

3.IS 5336-03996

 ©Fonds photographique Gustave Roud/Subilia, BCUL, AAGR

La prose est superbe, mais ce n’est pas tout : le recueil, que publient les éditions Zoe, est ponctué de photographies, qui révèlent le regard d’un grand auteur pouvant faire songer quelquefois, par son calme, sa précision, et la forte présence auratique des choses, à l’oeuvre d’Eric Dessert – le fonds photographique Gustave Roud se composant de 13 000 clichés se trouve à la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne.

Non exposée de son vivant, cette production d’images importante, éclipsée par l’œuvre littéraire, dont Philippe Jaccottet eut la charge après le décès de son ami, fait sans nul doute de lui l’un des photographes-écrivains les plus intenses de l’entre-deux-guerres.  

En ouvrant Air de solitude, on peut donc s’enchanter des subtilités et des beautés de la prose poétique de Roud, comme de ses photographies impeccables aux très fines nuances de gris de la campagne suisse et de ses paysans.  

« Est-ce que nous pourrons sauver nos souvenirs ? »

Les blés sont battus, les herbes s’accumulent dans la charrette conduite par un cheval placide, tout est en ordre, on peut s’agenouiller.

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 ©Fonds photographique Gustave Roud/Subilia, BCUL, AAGR

« Nous attendrons, comme j’attends chaque jour, le dos meurtri par la muraille, les pieds dans la poussière pleine de paille et de pas d’oiseaux. Et tous deux nous verrons enfin ce que j’ai vu : l’instant d’extase indicible où le temps s’arrête, où le chemin, les arbres, la rivière, tout est saisi par l’éternité. Suspens ineffable !… »

Les anges nous assiègent, emportant l’ombre avec leurs ailes, le brouillard monte de la forêt, c’est le moment des révélations.

Voici les villages, les semailles, les troupeaux, et le silence des espaces labourés une fois que les oiseaux ont accompli leur besogne de survivance.

« D’où m’est venu ce persistant amour pour les grandes fermes solitaires perdues dans leurs vergers et leurs prairies, univers clos, les seuls lieux du monde où les dimanches aient encore le goût des vrais dimanches, où l’on puisse trouver parfois cette chose de plus en plus retirée à l’homme : le repos ? »

Un moulin, des dahlias, le chant du battage, la monotonie lumineuse.

Nous avons faim de paix, et pourtant « un brusque retour de mémoire serre à la gorge et tout s’effondre dans l’angoisse ».

Tout est uni, et pourtant l’on vacille.

Gustave Roud parle de sa poésie comme il décrirait sa conception de la photographie : « La poésie (la vraie) m’a toujours paru être une quête de signes menée au cœur d’un monde qui ne demande qu’à répondre. »

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 ©Fonds photographique Gustave Roud/Subilia, BCUL, AAGR

Son antithèse est la guerre en ce qu’elle paralyse « l’entretien du poète et du monde fondé sur un réciproque abandon. »

Pourquoi l’art ? « Je crois que l’homme au plein de sa vigueur et de sa force, et qui le sent assez pour ne douter pas de son regard, de son ouïe, est, à la lettre, un aveugle et un sourd. Je crois que seuls certains états extrêmes de l’âme et du corps : fatigue (au bord de l’anéantissement), maladie, invasion du cœur par une subite souffrance maintenue à son paroxysme, peuvent rendre l’homme à sa vraie puissance d’ouïe et de regard. »

Il y a un ailleurs, une transcendance, une sorte de transfiguration permanente pour qui sait entrer dans l’existence poétique.

Parfois, le temps s’arrête, s’approfondit, et s’élargit.

C’est l’instant de la prose ciselée, de l’éclat, de l’éclair : « Derrière les feuilles mortes aux branches des hêtres et les hampes de reines-des-prés desséchées, le vaste espace des prairies sous le ciel où descendent les nuages couleur de lait. Trois façades écarlates encore vives ; çà et là des groupes d’arbres sous le poids d’un gris verdâtre. Une neige disparaît doucement, laissant renaître le bleu vert des froments, les prés de laine. Fernand et son valet dépouillent à la hache un chêne tombé. Dans la grange d’Aimé, le long bruit des fléaux monotones. »

Laisser parler en soi l’esprit-diamant.

Comme y parvient quelquefois Ramuz, et l’ami Maurice Chappaz, et Marie-Hélène Lafon, préfacière de ce recueil.

« Ce soir l’homme aiguise un couteau de faucheuse à la meule que fait tourner son fils. Ses mains sur l’acier noir et bleu, ses mains que je n’ai pas su peindre (et le même silence aujourd’hui me paralyse), avec leurs brusques et profondes cassures, leurs vives arêtes. Mains fauves, mains rayonnant leur or de chair, un or infus que la lumière ne peut pas rendre plus riche, puisqu’elle s’incarne en lui. »

Deniers mots : Le temps de la Salutation commence.

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Gustave Roud, Air de solitude, préface de Marie-Hélène Lafon, Zoe poche, 2022, 208 pages

Editions Zoé

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Se procurer Air de solitude

2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Très beau…
    Oserais-je dire sublime…
    Miss G

    J’aime

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