Non serviam, par Jean-Louis Comolli, réalisateur critique

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Les raisins de la colère
Les Raisins de la colère, 1947, John Ford

« Jouer le jeu ? Mais qui nous demande cela ? Quel fantasme d’unisson ? Faut-il serrer les rangs ? Devons-nous faire comme les autres ? Et cela, quoi qu’ils puissent faire, les autres ? Le rêve marchand d’une standardisation des vivants, d’un alignement des consciences qui en seraient, du coup, numérisables, séquençables et cartographiables, a pénétré toutes les têtes. Le passage du qualitatif au quantitatif, celui de l’analogique au numérique, ont fait peser sur les sujets démunis que nous sommes encore, la promesse hallucinatoire d’une relation exclusivement machinique au monde, excluant peu à peu les « bugs » et les erreurs de parcours. Déviance interdite. Et cela, au moment même où nous voyons à l’œuvre dans la « nature », une recrudescence de « variants » avec le Covid. La nature reste sauvage et déjoue les calculs, y compris financiers. Elle est bien le terrain d’expression du « réel », elle est réelle car non aménagée totalement par nos manières de voir. »

Comme tous les livres et films de Jean-Louis Comolli, Jouer le jeu ? est un ouvrage politique.

Alors que le réalisateur ayant si souvent filmé Marseille doit subir des soins très lourds dans un service d’oncologie,  celui-ci observe la façon dont l’hôpital se paupérise humainement à mesure qu’il se remplit de machines, tout en réfléchissant à sa vie de cinéaste, et de défenseur d’un cinéma documentaire exigeant, non formaté, moral, considérant les spectateurs comme des égaux en intelligence et sensibilité  – non comme de simples consommateurs de produits calibrés/calibrant leurs désirs.

« L’art est une grâce, l’implication morale est une condition. Le cinéaste, artiste ou pas, est en dernier ressort responsable de ce que transmet son film. »

Oui, mais y a-t-il encore un dehors à la société virtuelle ? Le cinéma d’art comme fenêtre sur le monde et sur soi, en nous proposant le retrait dans des salles obscures, ne nous sauve-t-il pas malgré tout de la petitesse du spectacle totalisé par nos écrans domestiques ou portatifs ?

Faut-il s’adapter comme le veut la vulgate néolibérale (lire l’analyse de ce terme dans les écrits de Barbara Stiegler) ?

Sûrement pas, mais continuer à défendre l’honneur de la classe ouvrière allemande des années 1920, et le peuple d’aujourd’hui dans toute sa diversité.

A l’hôpital, on est regardé, scruté, surveillé, pour notre bien – comme dans la rue ?

On ne touche plus, on observe des images dans des cadres de vision aussi chaleureux que des déambulateurs.

Le capital est capitaine, forme du diabolique, qui sépare, atomise, annihile tout lien n’entrant pas sous sa dépendance, notamment les récits collectifs d’émancipation.

Il faut divertir, détourner, accepter de se laisser polluer – tout le contraire de l’école du regard et d’éveil qu’est le cinéma attentif aux mouvements de l’être (sens ontologique).

« Dans les situations sociales que j’ai fréquentées, je crois bien que je n’ai jamais « joué le jeu » jusqu’au bout. Souvent, dès que les choses sont lancées et commencent de se réaliser, je m’éclipse, au moins mentalement. Être « encadré » ne me convient pas (…) Cet esprit frondeur m’a fait rejeter tout ce qui pouvait ressembler à une « carrière ». J’ai quitté la corédaction en chef des Cahiers (que je partageais avec mon ami et complice d’Alger Jean Narboni et que j’ai quittée avec lui)  quand l’aventure que nous avions lancée de regrouper les « animateurs culturels » dans un « front culturel révolutionnaire » (nous étions toujours dans l’après-Mai, teinté de maoïsme) connut une fin lamentable en Avignon, dans une assemblée générale où les « vrais » militants, organisés, eux, ont pris le pouvoir sur ce front aussitôt effondré. »  

Jouer le jeu ? serait-il un livre testamentaire ? Oui, comme tout livre de nécessité, mais surtout un formidable élan de combat, contre les normalisations, l’atrophie sensible (ou la surexcitation), la perte de la nuance, et la défense du (feu ?) service public face à la cession au privé des équipements et à l’atroce ubérisation des pratiques.

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Jean-Louis Comolli, Jouer le jeu ? éditions Verdier, 2022, 88 pages

Editions Verdier

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