Salagou, les algues du temps, par Antoine Picard, photographe

©Antoine Picard

« Des tas de lagarosiphon séché ponctuent la plage du camping. Deux filles plongent du ponton fabriqué avec de gros bidons en plastique bleu. Lorsqu’elles rejoignent la berge à la nage, l’une, apeurée, demande à l’autre si elle sent des algues. » (Antoine Picard)

L’impression en risographie, assez peu coûteuse et relativement facile d’accès, ouverte à l’expérimentation et à la liberté d’expression, offre beaucoup de souplesse aux photographes et éditeurs leur permettant de diffuser, généralement à petits tirages, des travaux en cours ou formellement risqués, confidentiels, intimes.

©Antoine Picard

C’est un geste d’affranchissement, certes à la mode désormais, mais la promise est belle.

Paraît aujourd’hui chez Créaphis éditions, s’essayant à cette technique (expertise de l’atelier Risome à Crest), un livre d’artiste d’Antoine Picard, La vallée pleine, très bien façonné – chic de la couture Singer.

Il s’agit d’une étape de travail devant mener à une monographie.

Antoine Picard a concentré son regard sur la basse vallée du Salagou (Hérault), où fut construit par les pouvoirs publics entre 1964 et 1968 un barrage notamment destiné à l’irrigation de vergers remplaçant des vignes, l’édification de cet ouvrage de grande ampleur ayant nécessité de noyer 700 hectares et de chasser de leur terre de nombreux habitants et leur famille.

©Antoine Picard

« Le château de Celles, écrit-il, était une grande bâtisse perchée sur une colline. Comme toutes les maisons qui devaient être immergées, il a été détruit. La légende dit que les propriétaires ont préféré s’en charger eux-mêmes plutôt que de laisser cette besogne à des mains étrangères. Mais les mauvaises prévisions sur la hauteur finale du lac ont laissé le promontoire rehaussé par les pierres entassées, hors d’eau : l’acte de détruire le château aurait fabriqué la seule île du lac. »

Composé essentiellement d’images sous-marines – réalisées avec l’aide de Philippe Carrière -, La vallée pleine est un livre d’atmosphère : engloutissement et brumes aqueuses, début et fin du monde, catastrophe et renaissance.

©Antoine Picard

Il y a dans les abysses, ou ce que l’on peut fantasmer comme telles, des murs de pierre, comme une Atlantide perdue.

Un panneau de signalisation de la D 148 est immergé dans la désolation, comme une croix christique désacralisée.

Proche du registre fantastique, les signes persistants d’une civilisation disparue sont de l’ordre d’un rêve tarkovskien.

Tout est très beau en surface, le paysage impose sa prestance.

©Antoine Picard

Mais le lac s’envase, s’empierre, se salit.  

L’hubris techno-scientifique des aménageurs du territoire n’est-elle pas le prélude à quelque effondrement majeur de plus grande échelle encore ?

Antoine Picard ne fait pas la leçon, mais montre le temps suspendu dans l’amniotique de l’Histoire apparemment anesthésiée.   

Antoine Picard, La vallée pleine, texte Antoine Picard, assistance pour les photographie sous-marines Philippe Carrière, Créaphis éditions, 2022, 24 pages – 120 exemplaires numérotés

http://www.editions-creaphis.com/fr/catalogue/view/1260/la-vallee-pleine/?of=1

©Antoine Picard

https://www.a-picard.fr/

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