L’île nue, par Clément Chapillon, photographe

©Clément Chapillon

Après un premier livre remarquable, Reaching for Dawn, d’Elliott Verdier (2021), paraît chez la jeune maison d’édition Dunes un ouvrage non moins réussi de Clément Chapillon consacré au sentiment d’insularité en mer Egée, Les roches fauves.

La puissance de l’’isolement crée le trouble, la réalité se mêle à la fiction, l’île est un espace mental, chambre de solitude et d’échos des mythes de création.

Nous sommes sur l’île d’Amorgos, au cœur des Cyclades, dans le berceau méditerranéen, l’être humain n’y est pas omniprésent, chacun semble à sa place, entre réitération des gestes et souffle premier.

©Clément Chapillon

Effectuées au moyen format argentique, les images de Clément Chapillon, dont le livre commence par une citation du poète/médecin Lorand Gaspar – « L’instant avant que l’île devienne noire de nuit, toute lumière se réfugie dans ses murs. » -, sont d’un grand silence, frôlant l’étrangeté.

Tout est blanc, aveuglant, Dieu est là, il n’est pas forcément très drôle.

Des églises, des popes, des icônes, des représentations religieuses, et des roches parcheminées.

©Clément Chapillon

Le temps use, l’érosion est perceptible, il ne restera bientôt que quelques taches de couleurs soumises à la dégradation.  

Ponctué de calques recouverts çà et là de blanco permettant d’isoler des passages et des mots faisant sens pour le photographe d’un texte imprimé sur feuille détachable, à placer sous la transparence, de l’auteur et archéologue Gaston Deschamps, qui écrivit à la fin du XIXème siècle sur l’île d’Amorgos, Les roches fauves ne discourt pas, mais construit des bribes de significations à partir d’images ou de termes (mer/miroir/nuages blancs/azur/douceur tiède…) déployant sur la page leur énigme, leur clarté ou leur aura.

©Clément Chapillon

Le verbe est rare, la pêche n’est pas miraculeuse, il y a un poulpe agonisant sur le quai, créature plus ancienne que mémoire d’homme.

Le vent a façonné les quelques arbres survivants comme les psychés humaines, mais les murets de pierre protègent-ils de la folie ?

Les montagnes de 800 mètres arrêtent les nuages, un drame est toujours possible, mais qui le saura ?

Attentif aux apparitions, Clément Chapillon observe avec calme la rude simplicité d’un peuple conscient d’appartenir à la rêche et magnifique sphère du mythe.

©Clément Chapillon

L’orgueil ne sert à rien ici, il faut plutôt s’armer d’endurance, et accepter la loi des métamorphoses.

La chèvre est devenue pierre, la pierre est devenue visage, le visage est devenu paysage.

L’eau manque, il faut être parcimonieux, ou crier pour rien, pour tous.

Dans la fraîcheur des masures voûtées, on tremble, on prie, on espère tenir le coup.

Au si beau pays d’Homère, vivre est une épreuve quotidienne.

Il faut alors, pour ne pas sombrer, faire alliance, avec le cheval placide, avec le canari, avec le soleil couchant, avec le papier déchiré.

©Clément Chapillon

Il est temps de faire tomber les olives, d’égorger le bouc, de faire couler ensemble des larmes cathartiques.

Demain se distinguera-t-il d’aujourd’hui ? Rien n’est moins certain.

A la fin de son ouvrage, Clément Chapillon découvre une nymphe, absorbée dans ses pensées.

C’est une jeune fille rousse ne croyant peut-être déjà plus à l’amour, ou attendant cette impossible paix intérieure  depuis une éternité.

Clément Chapillon, Les roches fauves, editing Clément Chapillon, Elliott Verdier, texte Gaston Deschamps, design graphique Joanna Starck, direction éditoriale Margaux Beaughon, illustration de couverture Nikita Michelsen, Dunes Editions, 2022, 152 pages – 750 exemplaires

http://www.clementchapillon.com/

https://fr.dunes-editions.com/

Soirée de lancement du livre, jeudi 8 septembre 2022, 33ter rue Doudeauville, 75018 Paris – à partir de 18h

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Ima dit :

    Magnifique, et le texte aussi.

    J’aime

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