Des moments de pure imagination sauvage, Sam Shepard et Johnny Dark, une correspondance

©Bernard Plossu

« La souffrance de Sam est toujours venue de ce qu’il voulait être « vrai ». il me semble que ça a été le problème : vrai cow-boy, vrai seigneur du manoir, vrai sportif, etc., et toujours pourtant avec le sentiment d’être un imposteur, s’entourant donc au passage de « types vrais », mais sans jamais pouvoir véritablement leur ressembler. Lui-même est « vrai », mais il ne sait pas dans quelle mesure. » (Johnny Dark, 22 août 1998)

J’ai passé une bonne partie de l’été avec le beau volume publié par Médiapop Editions reprenant l’essentiel de la correspondance entre l’acteur-écrivain Sam Shepard et son ami beat Johnny Dark.

C’est une conversation exceptionnelle, de frère à frère, d’âme à âme, à peu près ininterrompue pendant trente-neuf ans (1972-2011).

Chacun lève le voile sur ses troubles, ses impasses, ses tourments – l’alcool, la dope, les femmes, le sentiment d’inadéquation avec le monde – sans crainte d’être jugé.

Shepard, le 25 janvier 1974 : « J’en ai vraiment marre d’écrire ces putains de lettres. Je veux de la chair et des os. Tu sais, toi et moi en virée à bord de la Chevrolet blanche avec une dégaine de détective privé et causant de choses profondes. Puis dans un flash de lucidité, se dire : on est VRAIMENT AU RAYON SURGELES EN FAIT, quand soudain une nana juteuse passe en faisant bien attention de ne pas laisser voir qu’elle se cherche un mec. »

Nous ne nous soutenons que du semblant, n’est-ce pas ?

Acteur de renommée mondiale – notamment pour Terence Malick et Robert Altman -, romancier, dramaturge, scénariste pour Wim Wenders (Paris, Texas) Michelangelo Antonioni (Zabriskie Point) ou Bob Dylan (film Renaldo et Clara, 1978), amant au Chelsea Hotel de Patti Smith (retrouvée des années plus tard, on le lira ici), Sam Shepard fut d’abord le beau-fils de Johnny Dark, créant par la suite avec lui – il quittera sa compagne O-Lan et son fils Jesse pour se marier avec l’actrice Jessica Lange avec qui il aura d’autres enfants – une relation de confidence et d’extrême complicité, leur amitié se renforçant lorsque les Shepard et les Dark vivront sous le même toit en Californie.

A propos de son amour pour « Jessie » : « Tu peux être seul entouré de gens, ou tu peux être seul et faire corps avec la solitude de l’autre. Il peut y avoir une véritable rencontre entre deux êtres à l’endroit exact où ils se sont toujours sentis perdus. Juste au bord. Et c’est comme ça entre elle et moi. » / « Jessica n’en finit pas de m’étonner. C’est comme si elle n’avait jamais vraiment été aimée ou choyée avant et elle continue juste de s’ouvrir à moi d’une manière qui engendre la même chose de ma part. On est maintenant plus proches qu’on ne l’a jamais été, et la posture pleine d’affectation qu’on avait l’un envers l’autre pendant notre torride liaison intermittente a disparu. » / « Je n’arrive toujours pas à me faire au pouvoir de cet animal qu’est la femme. Je suis en proie à de tels revirements internes avec Jessica, l’éventail complet d’émotions allant de la jalousie adolescente jusqu’à l’amour le plus tendre que j’aie jamais connu. Je n’arrive juste pas à croire qu’elle puisse autant me retourner. » / « Parfois, on se regarde à la dérobée avec Jessie, des gamins pleins les bras, et on éclate de rire. Difficile de croire qu’il y a 5 ans à peine, on se courait encore après d’hôtel en motel. » / « Jessica et moi nous sommes rendu compte qu’on venait tous les deux de milieux familiaux instables quasi identiques, enfants de pères alcooliques, et qu’aucun de nous deux ne savait où il voulait vivre et appeler son ‘chez soi’. » / « Jessica est à L.A. pour rendre visite au dalaï-lama (une séance d’enseignement), et don quand je suis rentré tard hier soir, les enfants dormaient tous et la maison semblait complètement vide, et un bon vieux sentiment hanté de solitude s’est insinué en moi, nourri des pensées habituelles d’apitoiement sur moi-même, et ce matin, là maintenant, un terrible sentiment de déconnexion, de manque de but et toutes ces conneries négatives. »

Oui, faire corps avec la solitude de l’autre.

Shepard parle aussi (lettre du 30 mars 1985, Santa Fe) du sentiment bouleversant de « dévotion à l’autre ».

Dark, avril 1983 : « Pour moi qui t’ai vu passer du statut de misérable trou du cul à trou du cul de renom, c’est extrêmement réconfortant et cela me remplit de joie d’entendre que votre amour est une telle force. »

Il y a tant de passages et de réflexions considérables dans les plus de quatre cents pages de ce livre – accompagné de nombreuses photographies, qui disent l’époque et émeuvent tant elles montrent la classe et la beauté des derniers héros de l’Amérique – que cet article ne pourra en donner qu’un bref aperçu.

Sam Shepard adule Beckett, et Johnny Dark Kerouac, tous deux partageant, outre l’amour de la littérature, sans intellectualisme, l’enseignement des disciples du maître de spiritualité arménien Gurdjieff questionnant sans relâche notre état ontologique de somnambules.

Les deux hommes aiment les chevaux, les marches dans la campagne, la vie rustique, la lecture.

Dark à Shepard, printemps 1983 : « L’autre jour, je pensais : est-ce qu’on roulera de nouveau en Harley, complètement dézingués, discutant de la condition humaine à 130 km/h ? Oui, je suis sûr que oui, et même plus. On a encore de bons moments à l’horizon, j’en suis certain. De nouvelles aventures nous attendent, non seulement séparément, mais aussi ensemble. Voler des peignoirs chez Macy’s. Le Samurai et la tapette à mouche, etc. C’est juste le début, fiston. Amérique, écarte les cuisses ! »

Shepard à Dark, le 29 octobre 1985 : « Je pense aussi à toi, beaucoup. Comment se fait-il que, parmi tous les gens croisés dans ma vie, seuls toi et moi soyons parvenus à une telle complicité de vieux compères avec cette manière étrange bien à nous de trouver un peu ridicules la plupart des choses. On s’est bien marrés. Je ne pense pas m’être jamais autant éclaté avec une personne du même sexe. Bien sûr, c’est différent avec les femmes parce que tu pénètres leur corps et c’est un plaisir d’un tout autre ordre. Mais on a vécu des moments de pure imagination sauvage, de « vraie » imagination, qui ne peuvent pas être dupliqués à mon avis. »

La nostalgie gagne peu à peu la correspondance.

Shepard, 1er juin 1988 : « Je ne sais pas quoi dire, sauf que de temps à autre me manquent ces journées extraordinaires où on se défonçait, où on allait faire un tour au marché, en bécane, ou on regardait juste la vie droit dans les yeux, en route pour une sorte de voyage mental. Cette période avait vraiment quelque chose de génial. »

Shepard, 22 septembre 1994 : « Ma vie entière n’a été qu’une suite de transitions, parfois au point d’avoir le sentiment d’être né sur la banquette arrière d’une voiture. »

Vivre dans présent est le plus grand des paris, quand la pensée, enseigne Krishnamurti, est bien souvent notre ennemie.

Shepard, 21 juin 1998, Minnesota : « J’ai reçu ta lettre à propos de ton combat contre l’anxiété et, curieusement, j’éprouve la même chose. J’ai l’impression que c’est toujours là, tapi, même lorsque les circonstances extérieures semblent être au poil. C’est peut-être le fantôme de quelque chose d’enraciné dans l’enfance dont on ne débarrassera jamais. (…) Il est certain que j’ai été élevé avec un régime de peur et de culpabilité continuel. »

Shepard, le 24 février 2000 : « Je compatis dans ta lutte contre la drogue, mais je ne sais pas exactement quoi en dire. Je ne suis même pas sûr que tu la considères comme un combat. Pour moi, ça s’est résumé à une sorte de terrible crash émotionnel où je savais que je devais chambouler quelque chose en moi ou subir d’horribles conséquences. »

Shepard, 28 mars 2000 : « Je me souviens de l’époque lointaine où on avait monté L’Ouest, le vrai à San Francisco et tu es venu à la soirée d’ouverture, défoncé, avec des lunettes de soleil et quelque chose d’autre de bizarre que tu portais ou que tu racontais, et tout le monde était un peu déconcerté par toi, et j’avais pensé que c’était super cool d’avoir un ami mystérieux comme ça que personne ne captait vraiment. »

Bon, je m’arrête là (page 253), mon exemplaire est pourtant annoté jusqu’à son terme, l’admiration me suffit. Assez de mots.  

Sam Shepard & Johnny Dark, Correspondance 1972-2011, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Dominique Falkner, présenté par Chad Hammett, Médiapop Editions, 2021, 432 pages

Coda – Shepard à Dark, le 25 août 2010 : « Je pense que c’est la clé, le temps. On a beaucoup de chance, je crois, d’avoir conservé le désir de se parler par courrier pendant quelque chose comme quarante ans. Mais là encore, qu’est-ce qu’on pouvait faire d’autre ? C’est probablement le fil conducteur le plus fort que j’aie maintenu de ma vie. Tout le reste semble brisé, à l’exception, bien sûr, de mes autres écrits présents de manière constante depuis environ 1963. Je n’oublierai jamais l’exaltation de venir à bout de ma première pièce en un acte. J’avais l’impression d’avoir vraiment accompli quelque chose pour la première fois. De la même manière qu’on fabrique une chaise ou un conte. Il y avait maintenant quelque chose en ce monde qui n’y existait pas avant. »

https://mediapop-editions.fr/catalogue/sam-shepard-johnny-dark/

https://www.leslibraires.fr/livre/20367506-correspondance-1972-2011-correspondance-1972—sam-shepard-johnny-dark-mediapop?affiliate=intervalle

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