L’assassinat d’une ville, par Gustaw Herling, écrivain

La peste à Naples sur la Piazza Mercatello, Micco Spadaro, 1656

« Il est aussi raisonnable de présenter une espèce d’emprisonnement par une autre que de représenter n’importe quelle chose qui existe réellement par quelque chose qui n’existe pas. » (citation issue du troisième volume de Robinson Crusoé, de Daniel Defoe, reprise par Albert Camus dans son roman La Peste)

Poursuivant leur tentative de compréhension de notre époque au regard des expériences antérieures, les éditions Allia publient, après Leçons d’une pandémie, de George A. Soper (article dans L’Intervalle le 26 juillet 2020), de l’intellectuel et écrivain polonais Gustaw Herling (1919-2000) le superbe La Peste à Naples, texte paru pour la première fois dans la revue Kultura en mai 1990.

Opérant une transition pacifique vers la démocratie, la Pologne vient de se libérer de la férule de Jaruzelski, il est bon de s’interroger alors sur les techniques de gouvernement coercitives et sur les chemins pour s’en libérer.

Dans sa réflexion sur la peste à Naples ayant eu lieu en 1656, Gustaw Herling propose une réflexion, dont la nature est de révéler la terreur biopolitique mise en place alors par l’Etat.

L’hypothèse historique est la suivante : l’instauration d’un état d’exception permit au pouvoir, représenté par le vice-roi d’Espagne, de briser l’opposition populaire à son dictat, dans le souvenir de la révolte de Masaniello ayant éclaté en 1647, dont la légende persistante risquait fort de ranimer les braises d’une insurrection des gueux.  

La thèse est forte, folle, incroyable, et pourtant : la peste, introduite sciemment par le comte Castrillo qui laissa entrer en ville des marins contaminés passés par la Sardaigne – elle décima la moitié de la population de la deuxième ville d’Europe, soit environ 375 000 habitants -, aurait été utilisée comme arme de gouvernement afin de rompre les liens sociaux, et de réduire à néant les velléités de rébellion d’un peuple pouvant encore rêver de se libérer de son asservissement.

Dans son Journal d’une année de la peste, chronique de la peste à Londres en 1665, Daniel Defoe nous éclaire : « Avant que la maladie eût atteint son point culminant, les gens avaient encore l’occasion de s’observer et de communiquer entre eux ; au plus fort de l’épidémie, la communication entre les hommes disparut, ils cessèrent toutes relations entre eux : les uns fuyaient la ville, les autres fermaient à double tour les portes et les fenêtres de leurs maisons. »

Gustaw Herling de commenter : « La peste est d’abord une maladie de la vie communautaire. »

Quel meilleur moyen en effet, pour éradiquer les ardeurs plébéiennes de renversement de pouvoir, que de l’anéantir sous le poids d’une maladie irrémédiable ?

« Non, je n’hésite pas à l’affirmer, déclare l’historien polonais, que le vice-roi avait fait venir la peste à Naples sciemment [il avait pris soin auparavant, lors d’un conseil extraordinaire ayant eu lieu la nuit, de prévenir ses séides en leur demandant d’envoyer leur famille de façon urgente à la campagne], en lui confiant une tâche précise. Laquelle ? Pousser dans la tombe une partie du peuple napolitain ; jeter l’autre partie, les rescapés, à genoux. De Renzi et la chanoine Celano avaient raison de parler du projet de l’assassinat de la ville. Moi, qui considère comme un crime tout état de siège ou d’exception, je pense avec horreur à la manière dont l’idée diabolique du comte Castrillo condamna à des tourments inimaginables de janvier au début de septembre 1656, la ‘Naples espagnole’. »

Ah, les vertus de la désagrégation d’une maladie létale couplée à l’instauration d’un état d’exception bienvenu pour mater la plèbe !

La conclusion vaut pour nos gouvernants : « Comme ils deviennent timorés, comme ils se laissent gagner par la panique, ceux qui, au lieu d’un adversaire familier en armes voient surgir devant eux le magma informe et furieux des rebelles ! »

Vous songez aux Gilets jaunes ? et à Giorgio Agamben ?

Gustaw Herling, La Peste à Naples, traduit du polonais par Thérèse Douchy, Editions Allia, 2022, 64 pages

https://www.editions-allia.com/fr/livre/940/la-peste-a-naples

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