Photographie contemporaine & anthropocène, un état des lieux, par Danièle Méaux, essayiste

©Bernard Plossu

Le terme d’anthropocène est devenu omniprésent dans les champs de réflexion contemporains sur l’état de la planète et les conséquences des activités humaines sur l’environnement général, pollué, menacé, détruit.

Questionnant des œuvres photographiques pour la plupart élaborées à l’aube du XXIe siècle, le bel et ample essai de Danièle Méaux, Photographie contemporaine & anthropocène, pense la capacité du médium à témoigner et problématiser, dans une visée cognitive, « la crise civilisationnelle que nous traversons ». 

Sont particulièrement interrogés les notions de catastrophe (naturelle ? humaine ?) et les dégâts d’un progrès scientifique devenu parfois/souvent moins émancipateur qu’aliénant.

Outre sa rigueur scientifique, l’une des forces du travail de Danièle Méaux, professeure en esthétique à l’université de Saint-Etienne, est de prendre le temps d’explorer finement les exemples qu’elle choisit, leur accordant ainsi une valeur paradigmatique.  

Le capitalocène rebat les cartes de notre suffisance et de nos stratégies de domination, alors que chacun comprend désormais qu’il n’y a pas de pure extériorité mais une continuité entre l’agir humain et le contexte, particulier comme général.

Nombre d’œuvres aujourd’hui invitent à réfléchir sur notre place dans l’univers et la riche réalité du cosmos.

Peter Fischli et David Weiss ont rassemblé une gigantesque quantité d’images, pour un projet intitulé Visible World, « ressemblant aux vues anodines réalisées par les touristes au cours de leurs déplacements aux quatre coins de la planète. »

Ce sont bien sûr des « clichés », d’autant plus exemplifiés qu’ils participent d’une logique sérielle, mais il est indéniable que repose également en eux quelque chose de la dimension bazinienne de l’enregistrement du monde (des images repliquées sans ironie) : « les vues accumulées semblent avoir prétention à constituer une sorte d’atlas de la planète et donnent à réfléchir sur le plaisir, non sophistiqué, trouvé à ses appâts. »

L’artiste belge Mishka Henner, dont on connaît le formidable élan de nature archéologique à partir des territoires du Web, a quant à lui composé un atlas en douze volumes intitulé Astronomical (près de 6000 pages) présentant l’ensemble du système solaire.

La terre y apparaît, flottant dans les ténèbres, dans un ensemble de pages noires.

Voilà où et qui nous sommes : un presque rien dans une immensité de ténèbres.

Nous avons perdu notre sens de la navigation par les étoiles, nous ne savons plus nous relier : tel est le constat fait par SMITH et ses amis (lire ma chronique du livre Desiderea Nuncia, publié chez Nouveau Palais en 2022), dans la conscience que l’art au contact des sciences et des savoirs des peuples peut nous aider à mieux nous repérer de nouveau.

Nombre de photographes se livrent en outre depuis quelques années à des investigations de fond concernant des problématiques écologiques : Alice Pallot et la prolifération des algues vertes en Bretagne, Ignacio Acosta et les dangers de l’exploitation du cuivre (voir Copper Geographies, Barcelone/Mexico, Editions RM, 2018), son travail d’exploration allant « des mines du Chili aux instituts londoniens de cotation boursière, en passant par les fonderies du Pays de Galles. »

On connaît bien en France également l’enquête de Mathieu Asselin sur les dangers du Roundup de la firme Mosanto (livre chez Actes Sud), cette œuvre marquante ayant pour ambition de relancer le débat public, « voire l’action collective ».

Collaborant avec des scientifiques et spécialistes de l’environnement, Richard Misrach s’inquiète, sur un thème proche, des nuisances de l’industrie pétrochimique le long de la Mississipi River, aux Etats-Unis (livre Petrochemical America, New York, Aperture, 2014).

Loin d’une démarche autotélique, l’œuvre de ces artistiques engage les citoyens à poursuivre à leur tour un travail d’éveil permettant peut-être de rétablir des lignes d’harmonie là où règnent trop souvent le pillage des ressources et la destruction du vivant.

Documenter et questionner les catastrophes est également l’un des thèmes majeurs de la photographie contemporaine, qu’il s’agisse de Robert Polidori à la Nouvelle-Orléans (Ouragan Katrina), Yves Marchand et Romain Meffre (ruines de Detroit), David McMillan, Guillaume Herbaut et Bruno Masi (zone de Tchernobyl),  ou, pour le désastre de Fukushima, de Jean-Patrick Di Silvestro et Mathhieu Berthod, ou Carlos Ayesta et Guillaume Bression. 

Il convient pour ces artistes dont les dispositifs peuvent se rapprocher des enjeux de l’art contemporain (à établir), de « réinscrire les faits, si tragiques soient-ils, dans une histoire et une culture collective. Ces pratiques questionnent les causes et les responsabilités, les modalités de gestion de la crise et de ses conséquences dans la durée ; ils s’intéressent aussi à la manière dont le sinistre a été vécu et mis en récit par les habitants des lieux. »

Photographie contemporaine & anthropocène ne cherche pas à être exhaustif – il faudrait plusieurs volumes -, mais  attire l’attention sur des travaux quelquefois moins étudiés ou perçus, tel le corpus, analysé minutieusement, de Marina Caneve et Gianpaolo Arena à propos des traces de la catastrophe du barrage du Vajont construit à la fin des années 1950 dans la province de Belluno en Italie.

Beaucoup d’artistes, « chiffonniers des images vernaculaires », font le choix de ne pas rajouter des images aux images, mais de prélever dans les archives et sur le Web des photographies qui vont être l’objet d’un remploi.

Céline Duval, diplômée de l’Ecole des Beaux-Arts de Nantes, a collectionné pendant de longues années les images publicitaires de magazines féminins, jetées au feu (performance Les Allumeuses) dans « une sorte de rituel d’anéantissement des images ».

Pensé par Georges Didi-Huberman, l’anthropologue des images Aby Warburg inspire, avec son Atlas Mnémosyne et sa manière d’apparenter les univers visuels, des artistes désireux comme lui de faire consonner thématiques et formes dans une sorte de vaste laboratoire hanté. 

Paul Ardenne a parlé parmi les premiers de « post-photographie », terme pouvant s’appliquer aux œuvres de Catherine Poncin et d’Agnès Geoffray réactivant par des processus de recadrage et de mise en évidence de détails la mémoire visuelle des images, et leurs zones en quelque sorte secrètes ou non vues.

La praxis de l’archive, jouée chez Joan Foncuberta ou Mathieu Pernot, ayant lieu au cœur du patrimoine visuel, est une manière de méditer le temps en son évanescence et sa persistance.       

L’attention envers le génie du vivant est manifeste dans la belle collection initiée par Xavier Barral, « Des Oiseaux » (plus d’une dizaine de volumes à ce jour, tous chroniqués dans L’Intervalle), alors qu’un photographe tel que Jean-Luc Mylayne a su rendre compte d’une vie passée pour une grande part en immersion avec des oiseaux (à la présence ténue, discrète, dans ses images), plus en poète de la relation qu’en ornithologue, et que Michel Séméniako s’est mis à la recherche des lucioles, enchanteresses des ténèbres.

Que reste-t-il des forêts vierges et de nos Amazonies (séries de Thomas Struth et de Jürgen Nefzger) ?

Jusqu’où aller dans l’anthropisation des territoires (John Davies, Guillaume Bonnel, Bertrand Storfleth, Geoffroy Mathieu) ?  

Que reste-t-il des montagnes et des glaciers (Aurore Bagarry, Samuel Hoppe, Julien Guinand, Olivier de Sépibus) ?

S’il faut peut-être faire le deuil des espaces inentamés, les tiers paysages, selon l’expression de Gilles Clément, sont légions dans les travaux des dernières décennies, chez Michel Butor (à Tokyo), chez Gaëtan Chevrier (à Hong Kong), chez Joel Sternfeld (à New York).

Non, les petits chemins ne sont pas perdus, rappelle Danièle Méaux en évoquant, parmi bien d’autres, dans un beau chapitre intitulé « Une question d’échelle », les œuvres de Bernard Plossu, Eric Dessert (très bonne idée), Brigitte Bauer, Thierry Girard, Marc Deneyer, Beatrix von Conta (voir son livre récent chez Créaphis Editions sur les murets de pierre des îles d’Aran – chronique à venir).

Par la photographie vécue comme pratique non insulaire, il nous est possible de réinventer ensemble les espaces du commun.

C’est ainsi, conclut l’essayiste, que nombre d’œuvres aujourd’hui « délaissent les préoccupations exclusivement plastiques (focalisées sur le support en tant que tel, la littéralité de la surface de représentations ou encore les mécanismes de la perception dans ses relations avec l’architecture des lieux d’exposition…) afin de prendre à bras le corps des sujets qui concernent le fonctionnement des sociétés, leur rapport aux éléments « naturels » au sein desquels elles se développent, leur relation à la technologie ou au progrès. Ce faisant, elles rompent avec un repli de l’art sur l’investigation de ses propres moyens et de son histoire, avec une surévaluation de l’importance de la subjectivité des créateurs, afin de travailler au développement d’une réflexion – que les spectateurs sont amenés à partager et à poursuivre. »

La photographie de demain sera écosophique, ou ne sera pas.

En attendant après-demain.

Danièle Méaux, Photographie contemporaine & anthropocène, Filigranes Editions, 2022, 288 pages

https://eclla.univ-st-etienne.fr/fr/presentation/membres/titulaires/meaux-daniele.html

https://www.filigranes.com/artiste/daniele-meaux/https://www.filigranes.com/artiste/daniele-meaux/

https://www.leslibraires.fr/livre/21630524-photographie-contemporaine-anthropocene-daniele-meaux-filigranes?affiliate=intervalle

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s