Altiplano, vertiges de la mémoire, par Paule du Bouchet, écrivain

Hampatura ©Jean-Patrick Razon

« Les montagnes sont comme l’arc du temps, surgi du néant pour s’enfoncer un peu plus loin, dans l’éternité minuscule d’une vie. Aujourd’hui il se trouve que c’est la mienne. Pour cela seul, ces montagnes-là que je retrouve, ces sommets, ces dessins, ces courbes hallucinées parcourues de douceur et de l’ombre des nuages me rendent à une joie profonde. »

Il y a des zones blanches en téléphonie, qui sont des territoires échappant encore à l’arraisonnement par un réseau mobile.

Cette blancheur est un arrêt, presque une stupeur désormais, voire une indignation.

L’année blanche, de Paule du Bouchet, est un très beau récit sur la mémoire, sur le temps, sur l’oubli préservant le souvenir, sur les liens et la communication profonde entre les êtres et les lieux.

De 1974 à 1975, Paule du Bouchet a passé un an avec son compagnon photographe dans un village de l’Altiplano péruvien, à quatre mille cinq cents mètres d’altitude, chez des Indiens quechua qui n’avaient jamais vu avant eux d’Occidentaux.

Deux semaines après leur retour en France, le couple se sépare, la jeune femme rejetant de sa conscience ce voyage exceptionnel.

Mais les fils du destin sont subtils.

Tombe un jour d’un ouvrage lors d’un rangement quelques mots lui rappelant son passé.

Un nouveau départ a lieu en octobre 2019, avec son ami Jean-Patrick, vers Juan de Dios, dont Paule du Bouchet est la marraine – le devenant alors en lui coupant pour la première fois les cheveux quand il avait quatre ou cinq ans. 

« L’idée avait germé en 2016, un été, à l’île d’Ouessant. Avec Jean-Patrick, nous regardions les photos de ce lointain séjour au Pérou : une année pour moi, six mois pour lui qui nous avait succédé dans cette communauté de Hampatura que nous lui avions fait connaître. De très belles photos noir et blanc [une exposition sera organisée là-haut] dont ni lui ni moi n’avions jamais « rien fait ». Qu’y avait-il d’ailleurs « à faire » d’une portion de temps silencieux, hors de nos vies rentrées depuis lors dans le lit des parcours communs ? »

Que reste-t-il de ce qui a été effacé ? Le village de la jeunesse a-t-il été ravagé par la vulgarité moderne ?

On écrit peut-être parce qu’il faut transformer la perte en lettres gravées, parce qu’il faut bien comprendre quelque chose à ce qui se dérobe, parce qu’il faut inventer demain en lançant des phrases dans l’absolu.  

Dans les Andes, les trekkeurs sont désormais nombreux, qui ont transformé par leur présence les pratiques culturelles des Indiens, mais le village de Hampatura n’a presque pas changé.

Avec Juan de Dios, quarante-cinq ans plus tard, la rencontre est immédiate : « Et c’est comme si j’étais restée sans donner de nouvelles, comme si enfin nous étions réunis après une lointaine captivité. »

Où habite-t-on vraiment ? Dans quelle dimension du temps ? Dans quelles nervures ? quels sommets ? quelles anfractuosités échappant à la corruption ?

Les signes supérieurs nous indiquent qu’il y a d’autres logiques, d’autres espaces, d’autres façon de considérer le temps que celui de la linéarité ordinaire.

Récit/journal d’un séjour unique dans l’Altiplano, L’année blanche n’est pas un livre d’aventurière ou d’ethnologue, mais un ouvrage méditant la discontinuité d’une vie dans la permanence d’une présence inscrite en un lieu de toute éternité.

Certaine de la nature généralement somnambulique de nos existences, la fille du poète André du Bouchet écrit : « La plus haute conscience du réel passe aussi par le chemin de l’oubli. Les expériences extrêmes, celles que l’on a portées en effigie sa vie durant, on les a parfois vécues dans un sommeil. Trop puissantes pour nos courtes personnes, trop amples, c’est dans un autre temps, lors d’un réveil aléatoire, que peut-être elles exhaleront leur suc. Ce suc : la précise sensation de ce nouveau voyage. »

L’écriture permet-elle de saisir le présent, ou vient-elle toujours trop tard ?

Est-elle au contraire performative, programmatique, prédictive ?

« Dans la petite cour intérieure de Juan de Dios, tout va de traviole. A l’échelle qui grimpe jusqu’à la petite coursive manquent presque tous les barreaux, faisant de l’accès à la chambre de Jean-Patrick une ascension risquée. La cuisine de Casimira s’enfonce dans le sol, prend l’eau au premier orage et alors la terre battue se change en boue glissante traversée de rigoles fangeuses. La cabane du cochon attenante s’écroule au moindre choc dans un vacarme de tôles. Elle ne tient pas, les trois plaques rouillées posées sur quelques briques d’adobe, immobilisées par un pneu, s’envolent avec fracas au premier coup de vent. Jour après jour, le cochon fiche, lui aussi, en l’air tout le fragile édifice. Jean-Patrick est réquisitionné pour aller remettre les tôles en place. Pour l’heure, le gros verrat dort en ronflant, écrasé dans sa fiente, son ventre gras et noir offert au soleil de midi. »

On écrit aussi pour saisir ce genre de scène, leur donner une densité pour tous.

On écrit pour rappeler les liens entre le petit point humain et le vaste ensemble, cosmogonique peut-être.

La Pachamama est là, terrible et d’une compassion infinie.

Il faut vénérer, remercier, et s’avancer vers ce que l’on a vécu sans l’avoir vraiment su.

Tel est aussi l’objet de L’année blanche.

« Or, la mémoire ne se quémande pas, elle surgit comme une bête que l’on vient taquiner au fond de sa tanière. Parfois paresseusement, avec une forme de douceur. Mais il arrive qu’elle vous saute à la gorge, qu’elle se révèle sauvage, indomptable. Alors, elle n’est pas une preuve. Car ce que l’on en attendait, elle ne nous le donne pas. Elle ressemble à ce secret qu’il fallait garder clos, derrière cette porte qu’il fallait tenir fermée. »

Paule du Bouchet, L’année blanche, Gallimard, 2023, 122 pages

https://www.gallimard.fr/

https://www.messages-pour-un-monde-meilleur.fr/people/razon.php

https://www.leslibraires.fr/livre/21563250-l-annee-blanche-paule-du-bouchet-gallimard?affiliate=intervalle

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