Giants of Jazz, Michel Portal, musicien, et Guy Le Querrec, photographe

©Guy Le Querrec / Magnum photos

« Quand je joue, je n’ai jamais fini. C’est inachevé. J’aime trouver un endroit à laisser à quelqu’un d’autre pour le terminer. » (Miles Davis)

Lorsque je découvre un très gros livre, comme Michel Portal au fur et à mesures, de Guy Le Querrec, publié aux Editions de Juillet, je cherche immédiatement la photographie indubitable, celle qui sera le foyer de mon désir pour tout l’ensemble, l’image princeps.

Mais Michel Portal au fur et à mesures est plus qu’un livre, c’est un chorus de jazz sur près de quatre cents pages colligeant, dans un empan chronologique allant de 1964 à 2011, des reportages sur le compositeur et multiinstrumentiste génial né à Bayonne en 1937.

Quelle note élire ? Quelle phrase musicale choisir ? Quel accord prélever du tohu-bohu sonore ?

Aucune, il faut prendre cette œuvre témoignant de la rencontre entre deux géants en leur art respectif en un seul bloc, comme la Révolution aurait dit Clémenceau.

Guy Le Querrec a beaucoup photographié les jazzmen – un tiers de ses immenses archives -, leurs gestes, leurs déplacements, leurs moments de gloire sur scène ou d’attente dans les coulisses, les temps forts et les temps faibles, mais avec Michel Portal il y a davantage encore que la rencontre des héros de la musique improvisée, il y a la célébration d’une amitié,

Nous sommes à New York, à Paris, à Arles, à Minneapolis, partout où le clarinettiste recrée le monde avec ses anches. 

©Guy Le Querrec / Magnum photos

Tous deux ont le sens du rythme, le goût immodéré de la vie, et la passion de l’instant.

Tous deux sont des enthousiastes animés par un feu constant.

On regarde Michel Portal au fur et à mesures comme on assiste à un concert unique durant à peu près cinquante ans.

Guy Le Querrec est à la fois basque et breton, son tempérament est celui d’un rebelle sachant rire, cherchant essentiellement les points de vérité dans l’ordinaire de la falsification, trouant le Spectacle en y participant.  

S’ils paraissent fusionner avec leur instrument, les jazzmen ont aussi le sens du collectif : solitaires et solidaires, seuls mais ensemble.

Si le photographe regarde parfois le monde en couleurs, – voir l’exposition actuelle à la galerie Durev, à Paris – il le déploie essentiellement au noir et blanc de l’atemporalité, celui des clubs où jouent les anges, espiègles, de minuit et de toutes les heures de la liberté.

Entre Guy Le Querrec et Michel Portal vibre un grain de folie, qui est puissance, énergie, inventivité.

Le photographe assiste aux répétitions, observe la façon dont les corps dialoguent et occupent l’espace.

Regards interrogatifs, sourires, ravissement des spectateurs.

Le jazz est alors souvent un milieu d’hommes soufflant dans des cors de femmes aux belles arabesques, la parité viendra.

On joue pour la joie, on joue pour les opprimés, on joue pour ne pas mourir tout de suite et densifier sa présence par l’approfondissement du temps.

Portal joue pour le cinéma (Jean-Louis Comolli, Michel Polac), improvise sur les images, traverse l’écran.

Le musicien découvre le bandonéon, ne s’interdit rien, porte un costume impeccable et compose pour l’anarchie, comme Bernard Lubat.

Trains, salles de concerts, Paris, Province.

©Guy Le Querrec / Magnum photos

Arles, son théâtre antique, et la toile blanch de la prochaine nuit sans dormir.

Fête de l’Humanité, Uzeste Festival, Banlieues Bleues, château de la Roche-Jagu, abbaye de l’Epau, Maison de a culture d’Amiens, Coutance, New York…

On croise toute la scène française, Henri Texier, Louis Sclavis, Didier Lockwood, Jean-François Jenny-Clark, Aldo Romano, Martial Solal, tant d’autres.

Don Cherry, Charlie Haden, Max Roach,

Tiens, voici la très belle Marie-Paule Nègre, qui les photographie aussi.

Par la somme de ses images, Michel Portal au fur et à mesures donne le tournis : c’est une formidable leçon de travail, d’inspiration et d’amitié.

Fixer des vertiges ? Oui.

Guy Le Querrec, Michel Portal au fur et à mesures, textes Jean Rochard et Bernard Perrine, conception graphique Yves Bigot & Richard Volante, assistantes de Guy Le Querrec Claire Launay-Mathis et Marine Hurson, archives numériques Yves Le Thinh, photogravure Sten Léna, Les Editions de Juillet, 2023, 398 pages

https://www.editionsdejuillet.com/products/guy-le-querrec-michel-portal-au-fur-et-a-mesures

Exposition Kind of Color, galerie Durev, 56 boulevard de la Tour Maubourg, Paris (7eme), jusqu’au 13 juin 2023 – livre éponyme disponible aux éditions Trans Photographic Press (chronique à venir)

https://www.transphotographic.com/produit/kind-of-color-de-guy-le-querrec/

http://www.durev.com/

Guy Le Querrec est membre de l’agence Magnum depuis 1977

https://www.leslibraires.fr/livre/22313056-portal-a-fur-et-a-mesures-guy-le-querrec-les-editions-de-juillet?affiliate=intervalle

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