L’essentiel est de partir, une traversée de l’Iran, par François-Henri Désérable, écrivain

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©Alexandre Arminjon

« Dans cet avion pour Téhéran, je n’en menais pas large. Hormis l’équipage, j’étais le seul étranger. Ce qui m’attendrait à l’arrivée, je n’en savais rien. Même si j’avais fini par l’obtenir, ce visa, la probabilité qu’on me refoule à la frontière n’était pas négligeable, et je me voyais déjà dans le premier vol pour Paris. »

On connaît L’usage du monde, de Nicolas Bouvier (1963), et L’usure du monde, de Frédéric Lecloux (Le Bec en l’air, 2008), dérive en photographie et texte inspirée du fameux voyage entrepris en Fiat Topolino au début des années 1950 par son devancier.

Il y a maintenant, nouvelle raison de s’enthousiasmer, L’usure d’un monde, de François-Henri Désérable, livre écrit dans le ton – de malice, de précision sémantique et de bonheur de réflexions générales -, du grand écrivain suisse, « sorcier de la route », véritable maître en cet ouvrage pour l’auteur du remarqué Un certain M. Piekielny (2017).

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L’usure d’un monde est une traversée contemporaine de l’Iran, pays quasiment fermé aux Occidentaux, notamment français, pouvant craindre à tout moment, s’ils s’avisent de ne pas être des amis reconnus du régime, une arrestation arbitraire – politique.

Il faut donc une bonne dose d’inconscience – mûrie – pour voyager un peu partout dans le pays comme l’a fait François-Henri Désérable, dont la passion de la découverte aura nourri un élan constant.

Ecrire contre les clichés, soutenir – sur place, de façon discrète – les femmes entrées en révolution, rencontrer un peuple de grande diversité.  

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« Début novembre à Téhéran, la moitié des filles de moins de trente ans sortaient sans le voile. Certaines l’avaient remplacé par une casquette, un bonnet, une écharpe qui leur couvrait le bas des cheveux ; mais la plupart n’avaient rien. Les agents de la police des mœurs se faisaient discrets, ils étaient dépassés par l’ampleur, la durée du mouvement, et semblaient avoir abandonné la partie. Et puis celles qui se dévoilaient n’étaient pas seules : beaucoup d’hommes les encourageaient d’un V de la victoire, et des femmes en hidjab les rétribuaient d’un sourire, comme pour les remercier d’une audace qu’elles n’avaient pas encore eue. »

Le nom de Mahsa Amini, jeune fille originaire du Kurdistan arrêtée, séquestrée, battue, tuée, par les autorités pour n’avoir pas d’abord bien couvert ses cheveux ponctue L’usure d’un monde, qui est un hommage au courage des femmes refusant de se laisser soumettre.   

Il faut apprendre les codes, se méfier des espions déguisés en faux gauchistes, effacer régulièrement textos et photos de son téléphone.

Les bassidji veillent, surveillent, frappent, torturent.

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Un slogan surgit, maintes fois répété : « Derrière chaque personne qui meurt battent mille autres cœurs. »

Ecrit de façon très informée, avec énergie, humour dédramatisant, et sens très fin de la composition, notamment dans le rythme, L’usure d’un monde se lit comme un roman d’aventure comportant des notations d’ordre ethnologique et politique.

Goût des situations, habileté à établir le portrait des personnages rencontrés (la vaillante Niloofar criant dans la rue Mort au dictateur, avant d’être reprise par des inconnus solidaires ; le bourlingueur Roman), tentative de compréhension d’un pays (son histoire, sa géographie, le pouvoir des mollahs et des bazars), et de l’ethos d’un peuple (le code du ta’ârof concernant les règles de politesse, le culte des martyrs, la valorisation de la poésie) vivant sous la peur entrenue depuis plus de quarante ans par la République islamique.

Mais L’usure d’un monde, c’est aussi comme chez Bouvier un art de la formule qui fait mouche : « Chez soi, passé minuit, un vieillard dépenaillé qui soliloque sous vos fenêtres dans une langue incompréhensible, c’est un trouble à l’ordre public ; en voyage, c’est du dépaysement. »

©Alexandre Arminjon

Aussi : « Les Français m’avaient dit : ‘N’allez pas en Iran.’ / Les Iraniens m’avaient dit : ‘Allez où bon vous semble, mais n’allez pas au Baloutchistan.’ / Les Baloutches [qui sont sunnites] m’ont dit : ‘Bienvenue chez nous.’ »

A Yazd, un feu sacré allumé dans un temple il y a plus de mille cinq cents ans témoigne encore de la ferveur des derniers zoroastriens – culte autorisé par le pouvoir.

Et puis l’Iran, ce sont les ruines de la cité abandonnée de Keshit, « vrai miracle », mais il ne faut pas trop le dire, trop l’écrire, afin de la préserver le plus longtemps possible des hordes touristiques qui tôt ou tard l’envahiront.

En attendant l’épilogue attendu/inattendu de ce voyage de quarante jours, on pourra lire les pages de François-Henri Désérable comme un témoignage passionnant sur un pays au régime politique aux abois, mais encore loin d’être tombé.  

François-Henri Désérable, L’usure d’un monde, Une traversée de l’Iran, Gallimard, 2023, 158 pages

https://www.gallimard.fr/Contributeurs/Francois-Henri-Deserable

Merci à Alexandre Arminjon, Atelier Ithaque (Paris)

http://alexandre-arminjon.com/

http://alexandre-arminjon.com/ithaque

©Alexandre Arminjon

https://www.leslibraires.fr/livre/22257232-l-usure-d-un-monde-une-traversee-de-l-iran-francois-henri-deserable-gallimard?affiiliate=intervalle

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