
Nous sommes du côté de Thoré-la-Rochette (vallée du Loir), où Morgane Delfosse était en résidence (le formidable territoire d’invention Zone i).
L’artiste photographie – volume intitulé Entre deux eaux, troisième opus de la collection Terre & Territoire -, des adolescent-e-s, ayant vécu de plein fouet les bouleversements des dernières années de crise.
Le Loir, la Loire, l’enfance, la vie adulte, il faut jouer les équilibristes, ne pas chuter, discuter avec les copains, les copines, rejeter le spectre affreux des mélancolies les plus noires et des doutes paralysants.

Morgane Delfosse regarde ses personnages avec beaucoup de pudeur et de délicatesse, recueille leurs paroles, observe avec attention la douceur des visages en transformation.
Solitude, peur de la solitude, camaraderie.
Des couples se forment, de tous genres.
Morgane Delfosse ne brusque rien, trouvant la juste distance pour respecter chacun en son mystère et sa construction identitaire.
Titouan ferme les yeux dans la lumière : quel sera son destin ?

Et celui d’Emma, de Nicolas, de Ghislaine, de Sasha, de Ludo, de Julia, de Lou, d’Emily, de Térévoa, de Roxane, de Louise, d’Adèle, de Camille, de Chloé, de Manon, de Nadia, de Lara, de Jérémy, d’Anthony… ?
Beaucoup ont vécu des épreuves, notamment la période du confinement, il faut panser les séquelles psychiques, avancer dans l’incertain d’un avenir lui aussi blessé.

©Adeline Praud
L’artiste nantaise Adeline Praud, en résidence à Chartres-de-Bretagne, axe également son travail sur l’humain, ses fragilités, ses dépendances, ses dérèglements intimes.
Chez elle aussi la question de la santé mentale est une préoccupation majeure, sa démarche se situant dans le champ de l’action sociale.
Publié par Sur La Crête éditions, Comme une branche de laquelle un oiseau s’est envolé est une série effectuée au Centre Hospitalier Guillaume Régnier de Rennes au contact de personnes soignées pour troubles psychiques.
Aucun apitoiement ici, mais de la grâce, une énigme d’être, une empathie dans le mystère de chaque présence.
Adeline Praud ne photographie pas des anormaux, mais des visages singuliers, des frères et sœurs de toujours.
Il y a parfois des inquiétudes, le refus de se montrer entièrement, et des yeux bleus rencontrant des chardons.
Structure fermée, vide, solitude.
Rapprochements, humour, flux de vie.
Chez les deux photographes exposées ici l’environnement naturel est très présent, qui n’est pas un simple paysage, mais un partenaire avec qui être, si ce n’est dialoguer.
L’OMS a sa définition de la santé mentale – commentée avec malice par Adeline Praud – et du handicap.
Certes, mais tout est plus ample, plus complexe, plus vrai, que les catégorisations.

©Adeline Praud
Des témoignages de patients sont rassemblés, ils sont tous bouleversants : « J’ai mené une vie normale jusqu’à mes 21 ans. J’étais une personne sociable, un grand sportif. J’étudiais à Polytechnique. Puis j’ai commencé à vivre avec la peur au ventre, à me sentir vulnérable, tout le temps. J’aimerais pouvoir travailler, car je sais que cela m’aiderait à me sentir mieux. Le problème c’est que j’ai besoin d’être rassuré en permanence. Je n’ai aucune tolérance psychique et physique au stress. Je me sens comme un château de cartes prêt à s’effondrer. »
S’il n’offre pas toujours un renouvellement complet de l’être, l’art est un étai précieux permettant l’expression de l’indicible.

Morgane Delfosse, Entre deux eaux, direction artistique Mat Jacob, Monica Santos, coordination éditoriale Patrick Le Bescond, collection Terre & Territoires 3, Zone i. / Filigranes Editions, 2023 – 500 exemplaires
https://www.morganedelfosse.com/
https://www.filigranes.com/livre/entre-deux-eaux/

Ademine Praud, Comme une branche de laquelle un oiseau s’est envolé, Sur La Crête éditions, 2023 – 200 exemplaires

