
©Serge Tisseron
« La photographie familiale est une immense fabrique de mythologie partagée. » (Serge Tisseron)
L’Intelligence Artificielle menace-t-elle nos souvenirs, puisqu’elle est désormais capable, et de plus en plus, de fabriquer des images selon nos désirs – filtrés/recomposés par ses soins ?
A partir d’une photographie personnelle, perdue, refaçonnée par l’IA, puis doublement retrouvée dans sa matérialité première – l’image d’un petit garçon jouant aux cowboys et aux Indiens avec son grand frère, un duel ayant eu lieu en 1957 -, le psychiatre Serge Tisseron, très attentif à la façon dont les technologies nous transforment, mais aussi aux secrets de famille, s’interroge sur la mémoire comme puissance de retrouvailles et de falsification, processus inhérent à son fonctionnement.
Cinquième volume de la belle collection Poursuites et Ricochets, dirigée par Guillaume Geneste aux éditions Lamaindonne, Le jour où j’ai tué mon frère est aussi une réflexion sur la fonction et la place des images dans le travail de l’inconscient.

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On pense bien sûr, pour le titre, au fameux livre de Roy Lewis, Pourquoi j’ai mangé mon père ? (1960), et aux débats qu’il met en scène entre progressistes et réactionnaires, Serge Tisseron exposant, sans inquiétudes excessives, les mutations opérées par l’arrivée de l’IA, quatrième âge selon le chercheur de l’histoire de la photographie.
Il y eut d’abord, dans la culture des albums de famille, une façon de considérer la photographie comme liant familial (voyez qui nous sommes, et comme nous sommes heureux ensemble, prenez-en, chers regardeurs moqueurs, de la graine), puis, consécutif à la baisse du prix des appareils, du développement des films et du tirage, l’âge d’une première instantanéité (saisir l’air du temps), ensuite, alors que les appareils numériques et premiers Smartphone apparaissent, l’inflation du narcissisme (se montrer à ses contacts, prendre des selfies), enfin l’arrivée des IA génératives construisant du réel artificiel.

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Le souvenir que nous avons d’une scène s’étant déroulée durant notre enfance n’étant pas fixe – il change aussi en fonction de notre âge, de l’évolution de nos perceptions, de nos modifications intimes -, faut-il jeter l’anathème sur l’IA et sa production d’images se substituant à ce que nous croyons être la réalité passée ?
Au fond, avance Serge Tisseron, oubliant peut-être que l’art (le trou, l’impossible, l’approche de l’irreprésentable) n’est pas la culture (l’ordre social agrémenté selon les codes et les goûts du moment), toute image n’est-elle pas à la fois oblitération et ouverture de la mémoire, mensonge et vérité ?
Avec l’IA, il est certain que nous entrons dans l’ère du soupçon, pour reprendre la belle expression de Nathalie Sarraute concernant « le nouveau roman », des manipulations sans fin, de la réécriture de l’Histoire, de la propagande de la mort (ainsi va la cybernétique mondialisée), mais n’est-il pas possible également qu’elle engage chacun – ou quelques-uns – à féconder en eux leur pouvoir d’imagination, leur vigilance quant aux effets néfastes d’une camisole visuelle venant troubler toute présence (serre-t-on la main à un humain ou à un robot ? ce nuage noir me menace-t-il vraiment ou est-ce une illusion ?), et leur désir de s’affranchir de la fascination pour toute chose extérieure au profit d’une revalorisation des liens avec autrui comme de l’introspection ?

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Revenons-en alors à ce qui constitue peut-être une des plus belles parts de notre hominisation : notre capacité de jeu et de mise en scène, nos failles et recompositions mémorielles.
S’opposant à la sempiternelle thèse du ça a été barthésien (la photographie et la mort), Serge Tisseron propose une approche bien moins négative ou nostalgique, faisant du médium, qu’il soit sous obédience de l’IA ou pas, une puissance de joie, de réparation, de déplacement.
« Quand nous souffrons de ne pas pouvoir contempler les images qui nous aideraient, avance-t-il, pourquoi ne pas les fabriquer ? »
Avant de parvenir à traverser enfin, comme Siddhârta l’éveillé, le monde de la maya.

Serge Tisseron, Le jour où j’ai tué mon frère, Quand l’IA fabrique la photographie de nos souvenirs, collection Poursuites et Ricochets dirigée par Guillaume Geneste, photogravure Chloé et Guillaume Geneste, responsable d’édition David Fourré, création graphique Frédéric Rey, éditions Lamaindonne, 2025, 94 pages
https://www.lamaindonne.fr/produit/le-jour-ou-jai-tue-mon-frere/
