Pensante en étant pensive, puissance de la littérature, par François Jullien, philosophe

©Refael Idan Suissa

« Aussi, si le sujet de la pensée est purement intellectuel, le sujet de la pensivité est, quant à lui, existentiel ; ou si le sujet pense pensément, on dira que la subjectivité aussi « pense », mais qu’elle pense pensivement. »

La littérature serait en cela supérieure à la philosophie, ou plus puissante, qu’elle serait pensive, et non simplement pensante.

Telle est l‘hypothèse de Puissance du pensif, de l’helléniste et sinologue François Jullien, qui est un essai sur la littérature en son mode de penser.

Comment pense un poème ou un roman ?

Il y a dans l’acte de littérature-lecture à la fois retrait et ouverture, qui est disponibilité à la vie, une façon de dériver à partir d’un objet, non de le circonscrire jusqu’à l’étouffer, ou l’épuiser.

Le pensif laisse venir, il est le chemin, la pensée désigne, elle est le but.

« On ne peut douter que la littérature « pense ». Mais elle est pensante en étant pensive comme en rendant pensif. Il faudra donc concevoir dans la « pensivité » ce qui peut identifier la littérature et lui fera justice en la libérant de l’ombre portée sur elle par la pensée philosophique. Car quel est ce mode de pensée qui ne s’explicite pas en pensée et même où la pensée est d’autant plus à l’œuvre qu’elle n’a pas besoin de s’expliciter ? »

Suspension de la logique, activité du non-savoir, monde flottant.

Mallarmé l’a écrit en une formule peut-être définitive : « Le sens trop précis rature / Ta vague littérature. »

Entrer dans les vagues, se laisser glisser, ne pas s’agiter, comme lorsque l’on s’enfonce dans des sables mouvants.  

Pensivité, ou capacité allusive, ou évasivité.   

La vase est belle, c’est un joyau.

S’ouvrir à la passivité.

Gandhi : « La vie n’est pas un problème à résoudre, c’est un mystère à éprouver. »

La littérature prend en charge l’ambiguïté, la multiplicité des points de vue, c’est la polyphonie façon Kundera.

Elle est oblique tout en restant directe, au fond leçon de vie.

Homère ne fait pas de littérature, il chante.

Le mot naît au XIXe siècle pour désigner l’entrée dans un ordre du monde brisé, déréglé, sans structure onto – ou théo – ou cosmo -logique.

La littérature naît sur une brisure, un gouffre – passage de l’âge baroque/classique à l’âge romantique.

Aller de la Princesse de Clèves à Lucien Leuwen, ou à la comtesse de Mortsauf en passant par Julie de La Nouvelle Héloïse.   

Elle devient exploratrice d’une terra incognita, qui n’est plus terre ferme, mais surface moirée.

Le personnage-sujet remplace le caractère.

Qui est-on lorsque nous lisons ? Qui lit en nous ?

La littérature moderne invente son lecteur, le rendant pensif.

La rêverie le gagne, et l’exil, le présent s’enfuyant, devenu dès lors objet de méditation.

L’infini emplit l’espace, le livre est un esquif.

Le roman imagine des possibles effectifs de l’existence dans un monde désormais en grande part acosmique.

Il fait penser, notamment par ses digressions, ses parenthèses, ses contre-allées, ce que s’interdit généralement le livre de philosophie.

Les méandres du roman rendent pensifs, quand la poésie image.

On pense à Novalis, mais aussi à Martin Heidegger, pour la syntaxe et l’impression de traduction permanente d’une langue inspirée, et à Gaston Bachelard, pour la pensivité de ses spéculations poétiques : « Un poème ouvre à la pensivité dès son surgissement : il émerge sans justification (ce qu’on nomme traditionnellement « inspiration »). C’est toujours du silence de la nuit que surgit le poème quand c’est un vrai poème. (…) la poésie pense dans ses blancs et c’est ce qui la rend pensive. »

Contre l’universel abstrait de la philosophie, avancer avec l’univers intime de la littérature, son expérience intérieure.

Contre le concept, la pensivité.

Contre, tout contre, pas contre.

François Jullien, Puissance du pensif, Actes Sud, 2025, 140 pages

Illustration de couverture Refael Idan Suissa

https://www.irefaels.com/

https://actes-sud.fr/puissance-du-pensif

https://www.leslibraires.fr/livre/24785848-puissance-du-pensif-ou-comment-pense-la-litterature-francois-jullien-actes-sud?affiliate=intervalle

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