
©Pascal Bastien
« Premier anniversaire de la mort de mon père, je suis fâché. »
Sixième titre chez Mediapop Editions d’une entreprise photobiographique au long cours, Tu gères la fougère, de Pascal Bastien opère la rencontre de la pensée du roman graphique et du roman-photo décalé.
La rime interne suffisante du titre indique une espièglerie, une blague pour enfant, un art du rebond et de la répartie.

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Ponctuant son existence de photographies, Pascal Bastien, qui tire lui-même ses prises de vue sur papiers argentiques Bergger, aime légender ses images prises au Rolleiflex de quelques mots pleins d’esprit et d’humour.
Surtout ne pas peser, mais traverser le temps avec grâce, humour, tendresse.
L’artiste est un conteur du quotidien, refusant le faux sérieux du monde adulte, une sorte de funambule.

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Tout dire, mais avec pudeur, de façon suggestive, métaphorique, et souvent drôle.
Tu gères la fougère, ce sont des saynètes en format carré, des instants de voyage (Inde, Suède, Italie, France), les mises en scène involontaires des situations ordinaires.
Ce sont des visages de femmes, des paysages, des personnages souvent cocasses ayant trouvé leur auteur.

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On regarde les diptyques, on sourit, on se marre sous cape.
Coiffeur indien, autoportrait, « La vie est douce ».
S’inventent des histoires pour grands enfants, ainsi le chapitre La licorne et le poisson rouge.

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Pourquoi meurt-on ?
Pourquoi nous retire-t-on notre jeunesse ?
Pourquoi se dispute-t-on ?

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Pascal Bastien montre les tensions (très peu), mais surtout la délicatesse, le bonheur, les jours de fêtes.
Le temps qui file.
Tu gères la fougère, c’est le spectacle de la vaste comédie humaine, l’autodérision, la fécondité imaginaire du nonsense british comme humour de sauvegarde.
Du jeu à la Sophie Calle aussi.

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L’enfant boude : qu’est-ce qu’on va faire dans l’île de Bergman ? pourquoi, papa, joues-tu à la Mort ? sommes-nous prisonniers de l’implacable destin ? est-ce une bonne idée d’aller là où l’amour s’enfuit ?
Un couple se sépare, quelle tristesse, la vie conjugale traditionnelle est-elle un impossible ?
Pas de pathos cependant chez Pascal Bastien, le drame se dit en ramassant des pommes, l’air de rien, comme en faisant les cartons de déménagement.

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Janvier est le mois des anniversaires.
Mamie est incroyable : « Ma mère a toujours eu un côté boute-en-train et salle gosse. Aujourd’hui, on essaye tous de porter notre langue à notre nez, c’est la seule de la famille qui a ce pouvoir. »
Dans La poudre d’escampette, précédent ouvrage, mourait le père : quel con !
Il fait froid, il faut se désennuyer : « On continue sur la lancée des idioties. On joue au conflit des Gilets jaunes. »

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Tonton apparaît, il n’est plus, mais il a une bonne bouille.
Photographier pour ne pas oublier, pour édifier des amers, pour garder, intacte, la beauté – ainsi le visage d’une nouvelle compagne, Laura.
Sensualité, douceur, « temps de la profitation ».
Rencontre d’Audrey, « camionneuse qui aime la bite », joli trio – on pense, comme ça, aux albums de Jean-Louis Tripp.

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Période de la Covida, danse avec les spectres.
Mamie n’arrive plus à marcher, et Laura se barre.
En son bel œuvre modeste, Pascal Bastien montre que la vie est étonnante, qu’on ne peut pas prévoir grand-chose, que tout se déplace sans cesse.
Sentiments en vrac, tristesses, lourdeurs, joie.

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Pourquoi l’art ? Pour ordonner ce qui échappe, pour créer une continuité de fortune, pour interroger le roman de l’existence.
Dans un excellent article-entretien paru dans le numéro 79 de la revue Novo, Nicolas Bézard évoque « ces images faussement indolentes où rien n’est décisif, mais où tout demeure essentiel. »
Voilà, c’est parfait.
On peut demander ce qu’il en pense à Guillaume Geneste, qui accomplit lui aussi une geste familiale d’ampleur (quatre volumes d’autoportraits de famille parus chez Filigranes Editions).
Pascal Bastien : « C’est tout de même une drôle de chose, la photographie : ces microsecondes qui racontent des histoires longues… »

Pascal Bastien, Tu gères la fougère, accompagnement du projet éditorial Isabelle Rouvillois, relecture Nicolas Querci, Mediapop Editions, 2026, 192 pages – 600 exemplaires
https://mediapop-editions.fr/catalogue/tu-geres-la-fougere/

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Exposition éponyme à La Filature Scène Nationale (Mulhouse), du 14 janvier au 1er mars 2026
https://www.lafilature.org/tu-geres-la-fougere-s-ecrire
L’artiste est représenté par la galerie °CLAIRbyKahn de Zurich

Revue Novo, numéro 79, janvier/mars 2026