
Le Plongeur, 470 av. J.-C., Paestum
« La musique orphique comme la pensée philosophique ont peur. Elles ne veulent pas de la haute mer. Elles redoutent de s’égarer, de plonger, de quitter le groupe, de mourir. De même le psychanalyste et l’analysé, bras et jambes immobilisés, l’un dans son fauteuil, l’autre sur son lit de douleur, écoutent, parlent, ils ne sautent pas hors du groupe, ils ne sautent pas hors du langage. »
Il y a une musique antérieure à toute musique, une voix antérieure à toute voix, une extase antérieure à toute stase.
On appelle cela le bain amniotique, ou le chant des Sirènes.
Avec Boutès, Pascal Quignard se livre à une méditation très belle sur ce qui appelle en nous, ce qui nous convoque très intimement, un chant perdu à jamais mais dont on perçoit encore, quelquefois, les vibrations, par exemple dans une composition de Schubert, ou les pleurs d’une nymphe, ou nos propres sanglots.
« La pensée d’Apollonios est tranchée. Elle est même radicale. Il y a deux musiques. L’une de perdition (qu’il définit admirablement en disant qu’elle ôte le retour), l’autre orphique, salvifique, articulée, collective, qui est celle que procure l’unanimité et qui de ce fait assure la rapidité aux rames des rameurs. Exclusivement humaine, ordonnée, ordonnante, elle ordonne le retour. »
Ulysse, attaché au mât de son navire odysséen, entendit ce qui ne s’entend qu’au péril de la vie, quand Boutès, fils de Téléon, sauta dans la mer pour s’approcher des créatures anthropophages à la voix prodigieuse, sauvé cependant par Aphrodite qui l’installa en Sicile et en fit son amant.
Le navire-existence vogue, file, franchit des passes, et pourtant nous n’avons encore rien vu/entendu.
Quelqu’un plonge, très au large de Paestum, au cap Leucate, ou en mer d’Iroise.
Qui a le courage de rejoindre la mer ?
« Qui a le courage de se rendre au bout du monde de la tristesse ? La musique. »
Aller avant les mots, dans la basse continue de l’eau, là où vivent des oiseaux aux seins de femmes.
« Sans la musique, poursuit Pascal Quignard, certains d’entre nous mourraient. »
Quelle est l’expression verbale rendant compte du mouvement du désir accompli ? Se jeter à l’eau.
« La musique grecque puis romaine puis chrétienne puis occidentale se fit de plus en plus orphique et conjuratoire. Elle devint extraordinairement instrumentale. La musique occidentale sacrifia la danse originaire qui appartient néanmoins au noyau archaïque. C’est d’abord le délaissement de la transe puis c’est le renoncement à quitter le rang des rameurs. (…) Il faut peut-être tourner le dos à la musique orphique, occidentale, technologique, populaire, assourdissante. Il faut peut-être renoncer à cette effrayante unanimité qui pousse les bras à ramer sur le banc des rameurs. »
Nous ne voulons plus être possédés, ou seulement bassement.
Nous n’entendons qu’à peine le chant des oiseaux.
Nous sommes devenus pauvres en monde, quand ce sont eux qui devraient nous enseigner.
« Les vrais musiciens sont ceux qui lâchent la corde de la langue. Ils quittent une part d’humanité. (…) La musique replonge le corps dans le contenant sonore où il se mouvait. »
Aimer vraiment, c’est se noyer, abandonner les prétentions du moi, se lier dans la déliaison de soi.
La musique nous le rappelle.

Pascal Quignard, Boutès, éditrice Sophie Nauleau, graphisme Laurent Decavele, fabrication Dorothée Xainte, Editions Hardies, 2026, 116 pages
Habiter la langue en poète et « habiter la terre en poète » ne feraient peut-êter qu’un ? Le mythe en ce sens serait la voie royale vers un sentir originaire, un pathique, comme le souligne Maria Concetta La Rocca dans sa subtile étude sur PQ. Extrait :
Un autre élément qui caractérise le style quignardien est le recours au mythe. Quignard interroge les mythes anciens pour méditer sur la dimension préverbale de l’homme. En d’autres termes, le mythe constitue le moyen grâce auquel Quignard tente d’expliquer l’inexplicable : le Jadis, l’« avant » et l’origine sans langage.
Pourtant, il est bien de le préciser, l’écrivain ne cherche pas du tout à moderniser le mythe, ni à le revisiter. Il raconte les mythes tels qu’ils sont. Contrairement à de nombres d’écrivain avant lui – il suffit de penser à Sartre, Giraudoux, juste pour en citer deux de ce siècle dernier – Quignard ne réécrit aucun mythe, mais il utilise la version originale, pour développer des réflexions sur le langage et sur l’homme.
Le mythe duquel il puise son matériel remonte à la tradition gréco-latine, mais aussi à la tradition japonaise – dont il est particulièrement admiratif – et chinoise. Une difficulté qui naît de la lecture et de l’analyse des oeuvres de Quignard, est l’impossibilité d’établir les limites entre le mythe et le conte. Parfois, en effet, on ne parvient pas à reconnaître le moment où le mythe finit et où le conte commence, et vice versa. Comme Quignard l’observe : « C’est l’arrière-fond des contes. L’arrière-fond des mythes, c’est toujours une crise, un désordre ».
Dans Boutès, par exemple, plusieurs mythes se croisent. […] Sa « méditation libre » n’a pas besoin de la véridicité de l’historiographique. C’est pour cette raison que Jean-François Lyotard a parlé, à propos des Petits Traités, d’« hybridation » de la philosophie, dans ses deux études dédiées à l’écrivain (Donec transeam, Cryptes). La vérité, chez Quignard, n’est donc ni objective ni donnée une fois pour toutes. Ce qui compte c’est que le mythe, le conte, l’histoire, donnent des clés pour expliquer l’originaire et l’archaïque de l’homme.
(L’écriture des émotions, Harmattan, 2016)
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