Katherine Mansfield, poète

« Je ne voulais pas me l’avouer, mais j’étais jalouse de son écriture, la seule écriture dont j’ai jamais été jalouse. Katherine Mansfield avait la vibration. « (Virginia Woolf)

Un scandale est réparé.

Nous connaissions le talent de novelliste et de diariste de Katherine Mansfield (1888-1923), mais ses poèmes avaient jusqu’à présent été peu traduits en français.

Avec L’oiseau du Karaka, les éditions Lanskine proposent, dans une traduction de Florence Pazzottu, un ensemble inédit de quarante-quatre poèmes de l’écrivaine néo-zélandaise.

« Il y avait un enfant autrefois. / Il vint jouer dans mon jardin ; / Il était tout pâle et silencieux. / Seulement quand il souriait, je savais tout de lui, / Je savais ce qu’il avait dans ses poches, / Et je savais la sensation de ses mains dans mes mains / Et les tonalités les plus intimes de sa voix. / Je le guidais pour chaque allée secrète, / Lui montrant les cachettes de tous mes trésors. / Je le laissais jouer avec eux, chacun d’eux, / Je disposais mes pensées chantantes dans une petite cage d’argent / Et les lui donnais à garder… »

Ce sont des textes de grande sensibilité au registre volontiers enfantin, comme si le conte devait l’emporter, ou que tout devait prendre place dans la forme d’une fiction mi-allègre, mi-mélancolique, notamment pour supporter le drame de la mort en 1915, sur le front, de son jeune frère de vingt-et-un ans, Leslie Heron Beauchamp.

Katherine Mansfield aime raconter des histoires, et fixer de façon souple, en poétesse, non savante, ses flux de conscience, se souvenant notamment de ses paysages d’enfance.

« Ô vallée de genêts ondoyants, / Ô charmante, charmante lumière, / Ô mariage mystique de la Terre / Avec le soleil passionné d’Eté ! / A son amant elle tend une coupe / D’où un vin jaune coule à flots / Lui, a allumé une petite torche / Et le monde entier est en feu. / Richesse prodigue d’amour ! / Je me tiens seins haut dans les fleurs. »

Il y a chez elle du rire, des souvenirs de frayeur, du rêve.

On n’est jamais loin de la comptine – on peut songer à Walter Benjamin, certes plus vertigineusement profond encore.

La parentèle est présente, aussi les êtres de passage, ou du voisinage.

« Il y avait un homme qui habitait tout près de chez nous ; / Il avait une jambe de bois et un chardonneret dans une cage verte. / Il s’appelait Farkey Anderson, / Et il avait fait la guerre pour avoir sa jambe. / Nous étions très tristes pour lui, / Parce qu’il avait un si beau sourire / Et qu’il était si grand pour vivre dans une toute petite maison. / Quand il marchait sur la route, sa jambe n’importait pas tant que ça ; / Mais quand il marchait dans sa petite maison / Elle faisait un vilain bruit. / Petit-Frère disait que son chardonneret chantait plus fort que tous les oiseaux, / Afin qu’il n’entende pas sa pauvre jambe / Et ne se désole pas trop à son propos. »

L’écrivaine peut se penser oiseau, ou amoureuse, ou petite fille esseulée.

« Un gouffre de silence nous sépare l’un de l’autre. / Je me tiens sur un bord du gouffre, toi sur l’autre. / Je ne peux ni te voir ni t’entendre, mais je sais que tu es là. / Souven je t’appelle par ton nom d’enfance / Et je prétends que l’écho de mon cri est ta voix. / Comment pouvons-nous combler ce gouffre ? Jamais par la parole ni toucher. / Autrefois je pensais que nous allions le remplir entièrement de larmes. / Maintenant je veux le fracasser avec notre rire. »

La crainte de la séparation et de l’abandon hante le recueil, il faut du courage, et l’élan du verbe créateur, pour surmonter l’indépassable.

Poésie est rappel d’un chant premier, qu’il vienne de la mer ou des arbres, des rochers ou des cieux.

Lien entre les vivants et les morts.

Le poème A L.H.B. (1894-1915) est bouleversant : « La nuit dernière pour la première fois depuis que tu es mort / J’ai marché avec toi, mon frère, dans un rêve. / Nous étions de nouveau chez nous près du torrent / Bordé de hauts buissons de baies, blanches et rouges. / J’ai dit : « N’y touche pas ; elles sont vénéneuses ». / Mais ta main est restée en suspens, et j’ai vu le rayonnement / D’un étrange rire éclatant flotter au-dessus de ta tête / Et tandis que tu te baissais, j’ai vu luire les baies. »

Quelquefois aussi Poésie est résurrection. 

Katherine Mansfield, L’oiseau du Karaka, Lanskine, traduction et préface Florence Pazzottu, éditions Lanskine, 2026, 120 pages

https://www.instagram.com/editions_lanskine/p/DcvLtuRiOfR/

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