Et comme tiédissait le thé dans sa soucoupe, une poétique photographique, par Frédéric Lecloux, voyageur

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copyright Frédéric Lecloux

La grande route par tous les temps pourrait être le titre d’un récit de voyage de Nicolas Bouvier, ou celui d’un poème inédit ajouté au recueil Le Dehors et le dedans, mais il s’agit avant tout d’un extrait d’une Saison en Enfer.

Livre de fugues d’esprit rimbaldien, l’ouvrage du photographe Frédéric Lecloux, publié par Arnaud Bizalion dans la très belle collection Notes, sent les soirs bleus d’été (la couverture de format carré est verte), l’herbe coupée, l’odeur des bocks, la froid sur la joue, et la marche à l’étoile.

L’auteur de L’Usure du monde (Le Bec en l’air, 2008) – hommage au pérégrin de Carouge au nom cité plus haut – a ainsi imaginé d’accompagner chacune de ses photographies de quatre strophes, presque toutes en alexandrins classiques et malicieux. Ce sont des sonnets, forme inventée par Pétrarque qui gravit le Ventoux, inventant probablement la notion de paysage.

« Quoi ? des baisers, des fleurs, des caresses, l’extase ? / Quelle horreur ! Mais alors, quoi donc ? Oh, une phrase : / « Viens, partons, n’importe où mais loin, sur les chemins. » »

Brumes à venir
Libin, province de Luxembourg, août 2011 – copyright Frédéric Lecloux

Plus loin : « Le glou-glou de la pipe idoinement coiffée, / J’espérais un présage et tout en aspirant, / Psalmodiais ton prénom en invoquant les fées… »

Plus loin encore : « ELLE NE PORTAIT RIEN qu’une robe de fée, / Une robe, Seigneur ! – de son invention ! / Où perlaient comme ça, à mon intention, / Deux jolis seins tout blonds – ainsi qu’une bouffée. »

Précisément situés temporellement et géographiquement, les textes (années 1980 et 1990) et images (1991/2011) de Frédéric Lecloux sont des précipités de planètes, des territoires de grandes diversités pourtant rassemblés en un même objet-livre.

En préface, l’enchanteur modeste s’en explique : « Dans les années 1990 je photographiais en sonnets. Je ne l’ai pas su de suite. J’ai longtemps cru que je les écrivais. Que je les avais écrits. Mais non. Je les ai reconnus, vibrant dans le réel, réclamant d’être appariés avec leur trace intérieure, et j’ai obtempéré, rien de plus. Je les ai recueillis, découpés dans le paysage au long des routes et des rails, des Monts Célestes à l’Ardenne, d’Ostende à Katmandou, de Bruxelles à la vallée de la Hunza. »

Habité d’une sensation d’unité des formes du vivant – photographier pour aller vers le monde, le connaître, voire le reconnaître intimement –  le photographe fait ainsi rimer ses images, créant dans le flottement des réalités entremêlées une sorte de continuum onirique, qu’il représente le Népal (un livre est attendu au Bec en l’air pour l’automne), L’Inde, la Belgique, le Pakistan, le Tibet ou l’Iran.

Les titres de ses poèmes pourraient être ceux de chansons pop : « Anne », « J’aimerai encor », « Mon Dieu, que j’étais bête ! », « Maudire pour de bon ».

En images, c’est une profusion de vies, de solitudes, de véhicules, de cafés, de paysages, d’incongruités, de rêveries.

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copyright Frédéric Lecloux

Se dessine alors, dans la juxtaposition des lieux et des âmes, la formule d’une intériorité, et d’une quête spirituelle ne voulant rien abandonner du réel pour le célébrer dans son entièreté surprenante.

« Ce jour-là, j’ai bien cru tenir quelque chose et que ma vie s’en trouverait changée. Mais rien de cette nature n’est définitivement acquis. Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire, et vous replace devant ce vide qu’on porte en soi, devant cette espèce d’insuffisance de l’âme qu’il faut bien apprendre à côtoyer, à combattre, et qui, paradoxalement, est peut-être notre moteur le plus sûr. »

L’auteur du Bateau ivre ? Sûrement pas.

Frédéric Lecloux ? Peut-être.

Nicolas Bouvier ?

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Frédéric Lecloux, La grande route par tous les temps, Arnaud Bizalion éditeur, 134 pages

Arnaud Bizalion Editeur

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copyright Frédéric Lecloux

Site de Frédéric Lecloux

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leslibraires.fr

Se procurer Lentement vers l’Asie

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Se procurer Le simulacre du printemps

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Editions Le Bec en l’air

 

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