Une enfance au Lavandou, ou le XVIIIe siècle en tongs, par Thomas A. Ravier, bouffon ésotérique

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Si le revers de Thomas A. Ravier est excellent, le coup droit, fracassant, n’est pas mal non plus, appris sous le soleil du Midi, entre les baisers volés et les marches à l’étoile parmi les arbousiers.

Après une enfance passée dans une superbe villa du Lavandou nommée Leï Fatigas, auprès d’une famille libre et volontiers fantasque, Thomas A. Ravier ressent la vie à Paris comme un exil, que seuls rendent supportables les retours réguliers – les replis – dans le jardin d’Eden.

Pour écrire Les aubes sont navrantes (2005), Le scandale McEnroe (2006), Eloge du matricide (2007) et L’œil du prince (2008), quatre livres parus dans la collection L’Infini (Gallimard), il aura fallu une bonne dose de réclusion, une mise entre parenthèses du gai savoir de la virilité, et une tempérance très peu conformes à la complexion méditerranéenne de leur auteur. Mais il convenait de vivre un peu, chercher, avancer, et se donner l’illusion de danser encore sur le volcan (désormais froid).

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Aussi, quand le narrateur apprend que la demeure de son enfance est mise en vente, c’est un effondrement, une injustice, un attentat contre le temps lui-même et son beau il était.

Le drame est là, poisseux, écœurant, qui provoque le geste d’un récit de salut, un retour au pays rêvé intitulé Les hautes collines, livre magnifique, drôle, combatif, sans concession.

Giordano Bruno est cité, en allié : « Voilà une sentence que vous aurez plus de mal à appliquer que moi à recevoir. »

Thomas A. Ravier est un fauve insolent, ayant le panache d’un mousquetaire du roi sans roi et le swing d’un maître de la punchline.

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La vie ? « Encore aujourd’hui, je n’y vois qu’une farce biologique avec laquelle il m’a toujours semblé raisonnable de prendre d’emblée ses distances. »

La Méditerranée ? « La piscine des dieux ! »

L’extravagance ? « Mon unique sortie de la semaine a consisté à aller chercher ma fille à l’école en chapeau de paille sur la tête en plein mois de décembre. »

La révolution ? « Occuper le boulevard Blanqui, une poignée de flèches dans le carquois, en hurlant « mort à l’usurpateur » ? Politiquement, je ne ferai jamais mieux. »

Un métier ? « Prendre la sensation aux mots. »

L’inconvenance ? « J’ai beaucoup appris en écoutant les adultes faire l’amour. A la découverte d’un art lyrique conjugal, rien ne m’arrêtait, surtout pas ma mère dont je célébrais les orgasmes en me masturbant de plus belle, refusant de me laisser impressionner par son statut. »

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Un plan ? « Pour le moment, mon âme compte moins que mon sexe, j’ai quinze ans, je veux baiser. »

L’amour ? « Ça part d’un bon sentiment. »

Un premier test ? « Savoir enfiler correctement un préservatif, de même que jadis un jeune homme devait apprendre à faire son nœud de cravate. »

« Ce que je regarde en premier chez une femme ? La contradiction résolue. »

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Des amantes ? « C’était le temps où mes maîtresses me laissaient conduire sans permis leur cabriolet, m’initiaient au champagne, ce soda aristocratique, me familiarisaient avec les douceurs de la lingerie comme avec les brutalités de la sodomie, me fournissaient l’occasion d’observer de l’intérieur la bureaucratie élastique de l’adultère avent de m’offrir, qui ses boucles d’oreille bon marché, qui une bague luxueuse, afin que je puisse dédommager ma petite amie officielle de ces absences nocturnes mystérieuses que je justifiais maladroitement. »

Leï Fatigas ? « Ainsi que je finirai par le découvrir, il n’est pas rare de commencer à faire l’amour dans une chambre pour, dérangé, finir dans une autre. »

L’ambition est nette, claire, sans ambages : prendre comme adversaire la Mort, et l’aspirer dans le vortex de phrases balancées comme des riffs de guitare gitane. La vie en tongs et passes magiques.

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Entre Nabokov (Autres rivages) et Romain Gary (la présence dévorante de la mère, la mise en scène permanente de soi, l’humour de survie, les deus ex machina ; une grand-mère géniale), Thomas A. Ravier invente un chemin de crête, qui est une descente de nuit à la plage entre les pins maritimes, une saveur d’existence antibourgeoise, parfaitement aristocratique, décadente, c’est-à-dire hautement civilisée.

Enfermé dehors par le soleil, l’absence d’air (éloge du mistral, ce voyou dionysiaque, ce malfamé), les contraintes sociales vite levées (l’école, la carrière, les sales petits trafics de la conscience), l’écrivain sera porteur d’une langue vive, fraîche, virevoltante comme un vin de vigueur.

Défilent alors comme un collier de fleurs tahitien les petites amoureuses, réelles ou fantasmées (Odile, Catherine, Salomé, Frédérique, Clotilde, Charlotte, Sibylle, et toutes celles dont le nom est depuis longtemps oublié). Le récit se fait alors initiation sexuelle, topos du dispositif autobiographique, qui fait de la jouissance l’objectif de la prose.

Portrait d’une maison où passent en déshabillés des nymphes d’opérette devant ses habitants mêmes, dont l’auteur se plaît à définir en quelques traits ou pages finement tamponnées les lignes de force existentielles : la mère, le grand-père, la grand-mère, le père (« d’Artagnan nautique »), l’épouse, la fille.

Chanson d’Annie, chanson de Claude, chanson de Paulette, chanson de Roland, chanson de Solveig, chanson de Miranda (en robe de flamenco).

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Paul Morand, Colette, ces stars du Lavandou, ont trouvé en Thomas A. Ravier, « bouffon ésotérique » en espadrilles, « jeune garçon que sa mère a appelé Thomas en hommage à Thomas l’imposteur (elle en est fière) », « bâtard » providentiel, leur digne successeur.

Dialogue entre le narrateur et sa cousine, choquée de quelque proposition inhabituelle d’un lecteur enthousiaste de Georges Bataille :

Elle : « Mon pauvre Thomas. Tu es la honte de la famille ! Avec tes livres incompréhensibles que personne ne lit… Tu n’es qu’un pauvre manipulateur sans envergure. J’attends des excuses je te signale. Et vite. Qu’est-ce que tu as à dire ? »

Lui : « Je cherche à travers autant d’indécence [sucer un cierge devant le cercueil de son grand-père] cette vue que le rire seul introduit. »

Irrattrapable, donc.

Thomas A. Ravier, Les hautes collines, Gallimard, 2017, 148 pages

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