La logique du mal, par Mathieu Asselin, photographe enquêteur

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Heather Bowser, describes herself as a child
 of Agent Orange. She was born with several fingers and part of her right leg missing. Her father, Bill Morris, fought in Viet Nam and was exposed
 to Agent Orange. CANFIELD, OHIO. 2012 © Mathieu Asselin

« Monsanto® comprend plus de 50 Superfund Sites (des zones contaminées ultra-prioritaires) au sein des seuls Etats-Unis. Ces sites affectent des centaines de communes et leurs environs, avec des conséquences sanitaires et écologiques désastreuses sur le territoire américain comme ailleurs. Pour autant Monsanto®, s’appuyant sur des relations au sein de l’administration américaine – la Food and Drug Administration en particulier – et d’autres centres de pouvoir dans le monde, continue d’opérer à sa guise : vastes campagnes de désinformation, acharnement sur les institutions et les individus qui osent révéler ses crimes. Survivant contre vents et marées, la firme n’hésite pas à répandre des technologies et des produits qui inquiètent les scientifiques et les organisations humanitaires et écologiques du monde entier quant à leur impact sur la santé, la sécurité alimentaire et l’environnement – des domaines intrinsèquement liés à la question de notre survie sur cette planète. Aujourd’hui, Monsanto écrit un nouveau chapitre de l’histoire des échecs à succès, avec la création et la commercialisation des organismes génétiquement modifiés (OGM). » (Mathieu Asselin)

La mauvaise réputation d’une entreprise comme Monsanto® est-elle encore à prouver ? Elle est désormais de notoriété mondiale.

Si le photographe franco-vénézuélien Mathieu Asselin montre et décrit ses méfaits, c’est que notre esprit semble pauvre en imagination face à une société ayant bâti son succès (thèse de son ouvrage) sur un système de tromperies généralisées.

Auréolé de nombreux prix (notamment le prix premier prix du Dummy Book Award FotobookFestival Kassel 2016), Monsanto® : une Enquête Photographique (Actes Sud, 2017) fait partie de ces livres qui approfondissent durablement la perception que nous pouvons avoir du mal organisé, et soulèvent la conscience.

Mettant en tension documents ancrés dans le passé de l’entreprise agrochimique et effets actuels de la pollution qu’elle induit sur l’environnement et l’homme, le photographe, ayant mené son enquête itinérante pendant cinq ans, dénonce de façon implacable les considérables nuisances sanitaires créées par la firme américaine.

Portraits d’enfants handicapés, paysages ravagés, cités fantômes comme Anniston, village de l’Alabama où fut produit pendant des années le PCB, ce « miracle chimique » utilisé dans « les liquides réfrigérants, les lubrifiants, les plastiques, les peintures, les encres ou les papiers », entraînant  contamination des sols et cancers multiples.

Un homme se recueille sur la tombe de son frère, Terry Baker, « mort à l’âge de 16 ans des suites d’une tumeur au cerveau et d’un cancer du poumon causés par l’exposition au PCB. Le taux moyen de présence des PCB à Anniston est 27 fois supérieur à la moyenne nationale. »

Washington savait, Monsanto® savait, mais il fallait, il faut, que les usines continuent à tourner, que les produits soient écoulés, et que la propagande demeure efficace.

Extraits reproduits en début et fin de volume de quelques publicités vantant les mérites de l’agrochimie moderne, entre 1949 et 1980 : « Sans produits chimiques, des millions de gens risquent de connaître la faim. », « Sans produits chimiques, la vie elle-même serait impossible. », « Les produits chimiques vous aident à vivre plus longtemps. », « Les produits chimiques contribuent à une meilleure alimentation »…

Dans les forêts du Sud du Vietnam, le fameux Agent orange, un herbicide puissant, fut « déversé pendant plus de dix ans par l’armée américaine », entre 1959 et 1971.

Mathieu Asselin : « Jusqu’en 1971, plus de 80 millions de litres de défoliants sont déversés jour après jour sur les plaines vietnamiennes. » (opération Ranch Hand)

La tragédie sera majeure, et à long terme. Populations locales, vétérans de l’armée américaine ayant participé à l’épandage, ainsi que leurs descendants, souffrent encore aujourd’hui de malformations génétiques, anomalies anatomiques et maladies chroniques invalidantes.

Une femme pose, appuyée sur une jambe artificielle : « Heather Bowser se décrit comme une « enfant de l’Agent orange ». Elle est née avec plusieurs doigts et une partie de la jambe droite manquants. Son père, Bill Morris, s’est trouvé en contact avec l’Agent orange en combattant au Viêtnam. »

A l’hôpital obstétrique d’Hô Chi Minh-ville, reposent dans le formol des fœtus malformés « à la suite des opérations de guerre à base d’herbicide ».

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Thuy` Linh, 21 years old. Third generation
 Agent Orange victim Genetic malformation, born without arms. Thuy` Linh finished high school 2 years ago. She was applying to many universities to study but most of them didn’t accept her because missing arms. Her mom finally found one school who accept her. She finished her designing course few months ago. At this time, she is looking for a suitable job. She went to Tû Dû Obstetrics Hospital when she was 3 years old
 and stayed until she was 18. HO CHI MINH CITY, VIET NAM. 2015 © Mathieu Asselin

Aux Etats-Unis, pendant des années, près de l’usine de production de l’herbicide 2,4,5-T, à Nitro, située en Virginie-Occidentale dans la dénommée Chemical Valley, la Poca River fut empoisonnée par les déchets chimiques qui y étaient rejetés illégalement, et par des fuites issues des sites d’enfouissement recouverts de ciment.

Mathieu Asselin photographie chez eux des habitants, endeuillés par la mort d’un proche des suites d’un cancer.

Le 10 janvier 1979, à Sturgeon dans le Missouri, un train déraille déversant dans la nature 70 000 litres de chlorophénol, un produit de traitement pour le bois « provenant de l’usine de Monsanto® à Sauget » (production de PCB), provoquant un désastre environnemental et une prise de conscience par l’opinion publique « des dangers de ses productions chimiques » que l’entreprise « a volontairement masqués pendant des décennies. »

Des chercheurs cherchent, trouvent, publient, accusent, avant d’être accusés à leur tour.

Aujourd’hui, outre la bataille contre le glyphosate (principe actif du Roundup), a lieu un peu partout sur la planète un combat de fond contre les semences transgéniques, les fermiers les utilisant devant racheter chaque année à la firme les précieux OGM liés, par contrat, au pesticide de la marque.

Malheur aux agriculteurs ayant subi l’invasion des semences sur leurs champs, les voici à leur tour dépendant de la multinationale.

 « Monsanto® a même recruté une » police des graines » qui traque les OGM « illégaux » chez les agriculteurs. Or les OGM infestent les champs par dissémination naturelle (vent ou insectes), le » soja transgénique s’autoféconde, les semenciers revendent des graines OGM aux agriculteurs qui n’ont pas signé de contrat avec Monsanto® … Les agriculteurs sont sans recours : le contrat dégage Monsanto de la responsabilité des contaminations mais il lui permet de poursuivre un agriculteur qui cultive involontairement une graine transgénique. »

Bien sûr, tout ceci est peut-être une fiction, une vaste calomnie envers une société soucieuse du bien public, une atteinte à la vertu irréprochable d’une firme exemplaire cherchant à réduire la faim dans le monde.

Bien sûr, tout est faux.

Ou pas.

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Mathieu Asselin, Monsanto® : une Enquête Photographique, textes de Mathieu et Jean-Claude Asselin et Jim Gerritsen, éditions Actes Sud, 2017, 148 pages

Editions Actes Sud

Site de Mathieu Asselin

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Se procurer Monsanto®, une Enquête Photographique

 

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