Les mange-pas-cher, ou Thomas Bernhard, l’isolé absolu

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Pour analyser comme il se doit les œuvres de l’écrivain autrichien Thomas Bernhard (1931-1967), il faudrait être un fin musicologue, et être capable de transposer ses phrases sur une portée musicale afin de repérer les récurrences de structures, les répétitions de mots, les déplacements savants.

La musique bernhardienne n’est nullement un ornement, quand le jeu des accords, jusqu’à l’entêtement, jusqu’à l’obsession, est le principe même de ses compositions très élaborées.

A la faveur de la réédition d’un ouvrage datant apparemment de la fin des années 1970, lisons donc ainsi Les mange-pas-cher, comme une chambre d’échos, une mise en notes totale.

Il manque à Koller, protagoniste de ce récit aux nombreux leitmotivs, un chapitre pour terminer son essai de Physiognomonie, dont il trouve bientôt la substance à la CPV, la cantine publique viennoise, où déjeunent chaque jour quatre « Mange-pas-cher », Einzig, Goldschmidt, Grill et Weninger.

Muni d’une jambe artificielle, après avoir été récemment mordu par le chien de l’industriel-verrier Weller dans un parc de la ville, « malheur de sa vie » ayant aussi fait son bonheur (pension / dédommagement / indemnités de compensation permettant de ne plus se soucier de gagner sa vie), Keller entre un jour, après un long passage à l’hôpital Wilhelmine où son travail de l’esprit a pu commencer à s’épanouir, à la CPV, où se trouve, dans la compagnie des infirmes, des parias, des boiteux, des béquilleux, le sens ultime de son œuvre.

Qu’aurait été sa vie si, au lieu de prendre l’allée des chênes, il n’eût pris celle des frênes (ou est-ce l’inverse ?), et qu’un chien ne l’eût mutilé ?

Comment départir le hasard de la nécessité ?

Keller ne cesse ainsi de s’interroger, mental assailli par la ritournelle de ces questions, cerveau et langue pris d’une fièvre obsidionale permanente.

« Le Wertheimsteinpark avait été, depuis l’événement, la centrale de commandement absolue de sa pensée, peu importait l’endroit où il se trouvait et à quel moment après l’événement. Il avait indiqué un jour face à moi que même ses rêves étaient devenus impensables sans le Wertheimsteinpark à partir de l’événement et que tous les rêves devaient exclusivement être attribués au Weirtheimsteinpark, très souvent, disait-il, il s’était méfié, comme il est naturel, de cette circonstance, mais il en était sans cesse revenu à ce fait, quand il s’était donné la peine de réfléchir à un tel rêve, de même que chaque fois qu’il avait réfléchi à une chose quelle qu’elle fût, il avait pu attribuer cette chose elle aussi à l’événement du  Wertheimsteinpark, c’était devenu avec le temps, dit-il, quelque chose qui allait de soi que de réfléchir à chaque chose un peu importante et de l’attribuer sans qu’il pût y avoir la moindre objection au Wertheimsteinpark. »

La morsure du chien a donc ouvert la pensée et rétablit un peu les yeux, fatigués d’avoir déjà tant lu, d’être si savants.

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Possédé par son œuvre, Keller alterne entre méditations folles et entière clairvoyance, entre dérives de déraison et aplombs de lucidité.

Le malade de l’esprit est aussi le parfait visionnaire, l’exclu de l’hébétude, un élu, en cela effrayant pour qui le contemple et cherche à l’approcher, par exemple dans cette autre cantine, L’Œil de Dieu où le narrateur qui l’invite, jaloux mais fasciné, a ses habitudes.

Ayant engagé dès l’instant de la naissance « le combat contre la masse », Koller possède une noblesse qui le rejette de tous.

C’est ce danger de l’existence par le don de voyance qu’aura expérimenté toute sa vie Thomas Bernhard, prix Georg Büchner 1970, écrivain traduit dans le monde entier, mais isolé absolu.

André S. Labarthe appelle ainsi l’écrivain de Paradis, Philippe Sollers.

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Thomas Bernhard, Les mange-pas-cher, traduit de l’allemand par Claude Porcell, Gallimard, collection L’Imaginaire, 2018 (première édition française 2005), 128 pages

Site Gallimard

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