Aussi belle qu’inquiétante, une demeure photographique,  par Amaury da Cunha

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© Amaury da Cunha

Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

Pourquoi y a-t-il soudain rien plutôt que quelque chose, ou quelqu’un ?

Demeure, recueil photographique d’Amaury da Cunha, qui aurait pu s’intituler Vers le visage, tente d’approcher ainsi, dans le questionnement, le mystère de la présence, trouvant des formes dans des pans de nuit, construisant délicatement des « petites unités de perception » comme on se souvient de fragments de rêves.

Il y a dans le travail de l’auteur de Basse lumière (autre livre à paraître en 2018, chez Filigranes Editions) la persistance d’un monde archaïque, primitif, secrètement vivant dans l’absurde contemporain et la désorientation générale.

Par ses images, Amaury da Cunha arpente de doux et cruels chemins qui ne mènent nulle part, parce qu’ils possèdent une haute science échappant à notre raison.

Comprenons donc avec lui que la beauté est un mode d’éclosion de la vérité.

Demeure (éditions h’artpon, 2018) est votre quatrième monographie photographique. On y retrouve quelques images présentes dans vos précédents ouvrages. Est-ce une volonté de redonner ainsi vie différente à des photographies surgies presque à l’improviste d’un flux mémoriel considéré comme matériau de travail, comme un stock d’études possibles formé par un ruban d’images ?

On retrouve en effet certaines images qui avaient déjà trouvé une place dans d’autres circonstances, d’autres livres, d’autres espaces. Je considère que des photographies peuvent avoir plusieurs vies. Elles sont volatiles, comme des oiseaux qui se posent à un endroit, disparaissent et que l’on retrouve plus tard, dans un autre paysage, un autre livre.  Ce qui les entoure les transforme radicalement. C’est une question de support, de contexte, de dimension, aussi.  Celle de mon frère disparu qui ouvre le livre (j’ai consacré en mars 2017 un ouvrage, Histoire souterraine, sur l’origine et les conséquences de sa mort) en est un exemple frappant. En novembre dernier, dans le cadre d’une exposition à Paris, je l’avais accrochée devant une fenêtre : image colossale dont la hauteur dépassait (je crois) 1m50. Dans le livre, elle retrouve une dimension plus intime, comme si le petit format sur la page lui offrait un autre statut : celui d’un objet précieux et fragile à partir duquel ce « ruban d’images » se déroule d’une page à une autre.

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© Amaury da Cunha

Quels liens faites-vous entre le fragment et le tout, le mot et la phrase, l’autonomie de l’image et sa dépendance au livre, soit à un ensemble visuel organisé ?

Ce livre rend hommage à la multiplicité des sensations provoquées par le réel, la vie. Je ne me suis jamais senti à l’aise dans une forme thématique, elle m’ennuie. Quand j’écris, je suis souvent tenté de bifurquer, de sauter à la ligne, de produire des ruptures dans le rythme des phrases, et dans les images aussi qui les traversent. Avec la photographie, même combat, si je puis dire. Le corpus d’images dans Demeure est volontairement très hétérogène. Il y a cependant des motifs (ou des figures) qui reviennent à partir de ces petites unités de perception. Il a fallu les distribuer harmonieusement dans les pages, travail de montage qui a été rendu possible grâce au regard de Caroline Magre (la directrice artistique de l’ouvrage) qui a une compréhension assez stupéfiante de mon travail. Il ne s’agit pas d’une série d’images, je parlerais plutôt d’un recueil pour reprendre une terminologie poétique, ou d’une séquence, si on pense au cinéma qui a influencé involontairement, certaines de ces photographies. Sans doute, ce livre pose la question du visage. Le visage aimé, le visage qui se révèle, le visage qui s’échappe.

Le choix d’une impression en plis japonais induit-il une sorte de respiration secrète ? Il faut soulever délicatement chaque pli pour y découvrir la prose délicate de Sylvie Gracia (votre éditrice au Rouergue pour Histoire souterraine et Fond de l’œil), comme des possibilités de titres dissimulés sous la peau des images.

Les textes sont effet cachés entres les pages. Pour les lire, il faut ouvrir les pages, les écarter. À travers une fente, on découvre les mots de Sylvie Gracia : des phrases souterraines qui ne se contentent pas d’illustrer ou d’expliquer les images, mais d’en dissiper les ombres. Il y a toujours des textes réels ou virtuels cachés sous les images. Parfois, ce sont des histoires, ou alors seulement quelques mots qui sauvegardent des sensations. Sylvie Gracia m’a d’abord demandé de lui raconter les circonstances de ces photographies. Elle a évacué ce qui tenait du privé, pour sans doute écrire sur une dimension intime qui, je l’espère, pourra résonner avec celui qui lit ou regarde ces photographies.

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© Amaury da Cunha

Vos photographies se déploient sur un empan chronologique de onze années. Quels points communs et différences entre le photographe de 2006 et celui de 2018 ?

Il y a des constances dans mes obsessions visuelles, mais aussi des ruptures, des enrichissements. Par exemple, la question du visage. Pour reprendre un titre de film de Bergman, ce livre aurait pu s’appeler Vers le visage. Comment photographier un visage sans qu’il soit considéré comme un portrait ? Il faut le vider sans doute de ses « habitudes » pour reprendre un mot du poète Emmanuel Hocquard. Le mettre à nu. C’est l’un des enjeux de ce livre, s’approcher de l’autre, de sa divinité, sans le personnifier outrageusement, si je puis dire. Par ailleurs, je me suis rendu compte que mon regard était de plus en plus attiré par des motifs herbeux, cela paraît sans doute dérisoire pour un citadin, je vous l’accorde. Mais je photographie de moins en moins les villes. La nature qui me touche, ce sont d’abord des espaces domestiqués, ils résonnent sans doute avec mes souvenirs d’enfance en Bretagne, dans ces jardins où je passais de longues heures à rêvasser dans la joie et l’inquiétude.

Nommé Demeure, votre livre est-il à considérer comme une autobiographie en quarante-sept images, ou mystères, ou extases ?

Le titre signifie plusieurs choses : ce qui reste et demeure. Mais il désigne aussi la maison, celle qui héberge ces photographies. On parle aussi de « dernière demeure » pour parler d’une tombe… Quant à la dimension autobiographique, elle est sous-jacente, peu centrale, éclatée. Depuis que je photographie, j’utilise ma vie comme un matériau, mais je ne le donne pas à voir comme quelque chose de littéral. Les identités des lieux et des êtres sont flottantes, la temporalité demeure fantomatique. Je pense qu’une photographie n’est jamais conforme à ce qu’elle montre. Qu’est-ce qu’on apprend réellement de moi dans ces images ? Peu de choses. Des bribes de mystères, peut-être. Sans doute un mélange de peur et de désir.

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© Amaury da Cunha

Que vous a révélé Demeure une fois imprimé ?

Beaucoup de joie qui demeure !

Vous êtes un grand lecteur du poète Yves Bonnefoy. Sa notion d’arrière-pays, lieu où « la rêverie se nourrit d’une plénitude vacante », vous semble-t-elle pertinente pour aborder votre travail photographique ?

Yves Bonnefoy se méfiait terriblement des mots, coupables, selon lui, de limiter nos perceptions et de les simplifier. Son œuvre m’a aidé à me libérer d’un certain système de pensée conceptuelle. Cette quête de la présence dont il a si souvent parlé, je la retrouve dans les images que je prends. Ne pas identifier un lieu ou un être, par exemple, mais le faire seulement apparaître. Photographier pour donner librement à voir quelque chose, sans injonction forcée.

Que lisiez-vous lorsque vous étiez enfant ?

L’été, en Bretagne, je me souviens que je passais du temps dans le jardin de ma grand-mère, je regardais tout ce qu’elle y faisait pousser, et le soir, dans ma petite chambre, j’ouvrais un livre sur les plantes et les fleurs dans lequel je cherchais à mettre des mots sur ce que j’avais observé attentivement sous le soleil. Quelques années après, je devais avoir 11 ou 12 ans, je découvrais la lecture comme un plaisir solitaire grâce aux nouvelles de Maupassant, je me cachais au fond du jardin avec ces textes jusqu’à ce que la nuit tombe. Ensuite, dans l’ordre, je crois : Barjavel, Vian, puis Kafka — la fin de l’innocence !

Le regardeur est-il pour vous un voyeur ? Je vous cite (phrase inscrite à la toute fin de votre ouvrage) : « Au voyeur de s’en saisir comme réservoir d’émotions. » Vous considérez-vous comme tel ?

Cette phrase que vous citez est de Sylvie Gracia. Mais je m’y retrouve aussi. Le regardeur est-il un voyeur ? Un voyeur qui a tous les droits, oui.

Basse lumière (Filigranes Editions, 2018) est un ensemble de courts textes décrivant des images qui ne sont pas montrées. A quel impossible vous heurtez-vous, en écrivant, ou photographiant ?

Je ne crois pas qu’il s’agisse d’impossible, mais d’essayer de passer outre les obstacles qui entravent parfois notre perception du monde et de nous-même. On peut faire quelque chose. On peut forcer un peu les choses, allumer un peu la lumière sur des zones d’ombre. C’est l’objet de Basse lumière, sa raison d’être. J’évoque beaucoup d’images présentes dans Demeure. Mais aussi, j’essaie aussi de trouver l’origine de ces images primitives qui ne cessent de nous hanter. Un souvenir de film, un souvenir d’enfance, un fantasme présent. Ce travail d’écriture tient du débroussaillage, la photographie est peut-être davantage du côté du dévoilement.

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© Amaury da Cunha

Photographier une femme aimée, n’est-ce pas risquer de la perdre ?

La perdre pour mieux la retrouver ?

Quel est votre processus de travail ? Prenez-vous des images chaque jour ? Ecrivez-vous quotidiennement ?

J’ai un grand besoin de passivité quand je ne suis pas au travail. Je vis alors des périodes de profondes léthargies en compagnie d’images faciles — comme ces séries que je peux consommer jusqu’à satiété. Puis la nécessité du travail reprend le dessus et il faut alors que les choses se passent vite et bien, comme l’écriture de mon dernier livre rédigé en deux ou trois mois. La pratique de la photographie est différente, plus discontinue, plus aléatoire. Quand je termine un projet, je me demande ce que je vais devenir, si mes idées et mes désirs vont pouvoir encore dialoguer pour m’offrir de nouvelles expériences de création. Mais rien n’est jamais certain, je m’attends à tout.

Vous aimez la pénombre, les crépuscules, les heures incertaines. L’ombre est-elle pour vous l’écrin de vos prières ?

Sans la savoir, j’ai écrit dans Basse lumière, une réponse à votre question. Voici l’extrait qui sera plus précis que ce que je pourrais vous dire :

« L’ombre n’est pas menaçante, elle me repose les yeux. Le monde ne risque rien, bien au contraire. Le monde a besoin de répit, de farniente. Il y a quelques jours, j’ai parlé de mes images en public, un homme m’a alors demandé pourquoi les ombres prenaient autant de place dans mes photographies. « Je veux dire le noir, comme si vous en rajoutiez. » Je n’en rajoute pas, j’ai besoin du manque pour être en attente. Quelque chose n’est pas là, quelqu’un n’est plus là. La mort rôde, ou alors c’est l’espérance, je ne sais pas. Un ami m’a parlé d’un verbe français qui n’existe plus. Espérir. Aussi beau qu’inquiétant ! Ce verbe me ramène dans une chambre dans laquelle le visage d’une femme me touche, m’atteint. Je lui demande de s’éloigner de la lumière. Progressivement, je voudrais filmer sa disparition : sa peau qui glisse ailleurs, dans un monde obscur saturé de désirs. Merveilleuse absence que je provoque pour mieux assister à sa renaissance. Tu joues à te faire peur ? Je joue plutôt à cache-cache. Il y a aussi ce souvenir d’amour et de soleil. L’enfant voyeur à l’arrière de la voiture qui regarde ses parents s’embrasser en contre-jour, à un feu rouge. »

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Amaury da Cunha, Demeure, textes de Sylvie Gracia, éditions h’artpon, 2018, 136 pages

Site Amaury da Cunha

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Amaury da Cunha, Basse lumière, Filigranes Editions, 2018, 66 pages – parution septembre 2018

Filigranes Editions

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