Ouïr sans entraves, le baroque, par Thomas A. Ravier, écrivain

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« Au XIXe, la musique, et, finalement, la vie même, rompt avec la nature (et son explosive discrétion) ; le reste s’ensuit. Or, cette régression (celle de la révolution industrielle, en clair), on ne la sent jamais dans le baroque. Inversement, on imagine mal Emma Bovary écouter Vivaldi… Comme on imagine mal Nana danser la passacaille… Comme on peine à voir Mme de Mortsauf à l’épinette… »

Thomas A. Ravier fait partie de la catégorie des écrivains exclamatifs, radicaux et drôles.

Prolonger la légende douloureuse ne l’intéresse pas, lui qui connaît trop bien la mélancolie (lire Les Hautes Collines, chroniqué en ces lieux) pour ne pas chercher à la chasser par l’énergie que procure la nature mise en musique, soient le baroque et le jazz.

Parodiant la célèbre phrase de Nietzsche, tirée du Crépuscule des idoles (1888), « Sans la musique, la vie serait une erreur, une besogne éreintante, un exil », son dernier opus est un éloge de la transgression, de l’ivresse dionysiaque, de la liberté mise en notes et voix, Sans le baroque, la musique serait une erreur (Léo Scheer).

Il est devenu bien difficile de suivre Marc-Edouard Nabe, alors que Stéphane Zagdanski s’est tourné essentiellement vers la peinture (lire dans L’Intervalle notre entretien). Heureusement pour nous, l’auteur du Scandale McEnroe (Gallimard, 2006) n’a pas fait pirouetter son instrument au point de l’envoyer dinguer, et son dernier feu de joie est d’une musique rageuse qui ravit les oreilles.

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Ecriture de mousquetaire, lancers de javelots et doubles paires de baffes, humour à tous les étages, tel est le registre que joue au clavecin enthousiaste le styliste.

En accord avec Philippe Sollers sur l’étrange manque d’oreille régnant en France, Thomas A. Ravier, « mélomane méridional », attend de la musique qu’elle soit à la mesure du génie du mistral qui berça son enfance, qu’elle soit un corps dansant, un réveil des sens, une fête.

La musique baroque est une libertine, ayant beaucoup dit non pour jouir sans frein d’un oui multiple.

« faire vibrer à l’unisson – partouzer, il n’y a pas d’autre mot – hautbois et basson comme dans l’ouverture, pour moi aphrodisiaque – particulièrement quand elle est dirigée par Jordi Savall – des Indes galantes, ce n’est jamais qu’une manière d’approfondir en rythme la nature. »

Le baroque, c’est du vent, un emportement, un antidote.

« La musique de Monteverdi ne naît-elle pas au cœur d’une terrible épidémie de peste ? Et que vivons-nous aujourd’hui, sinon une nouvelle forme de peste, de peste électronique, de peste en temps réel ? »

Les chefs de gangs sont tous là, sous la lumière : « les Leonhardt, Harnoncourt, Brügen ; puis les Gardiner, Hogwood, Malgoire ; puis les Christie, Kuijken ; puis les Minkowski, Savall, Rousset… »

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Pour sortir du siècle de la terreur et des foules fanatisées, pour envoyer valser le nihilisme, il fallait bien ces tempéraments inactuels, ces voluptueux, ces amants exceptionnels.

Le clivage est là : sentiment poétique de l’existence, ou pas.

Mais, le baroque serait-il né avec tant de force et de génie sans la révolution du jazz qui le précède ? Thomas A. Ravier est ici à son meilleur, décrivant le nobile sprezzatura du sanglier des sphères Thelonius Monk (et de concert Gould/Bossuet), le rugissement de Max Roach, « gardien du groove » (Miles Davis), les mains divines d’Art Tatum : « Liberté… Improvisation… Mobilité… Soit les maîtres mots du jazz. Pour moi, il ne fait aucun doute que le jazz, qui précède de peu cette renaissance de la musique ancienne, a libéré l’énergie nécessaire à cette révolution, à cette révélation. Cette pulsation renouvelée était dans l’atmosphère depuis le coup de théâtre des jazzmen dont l’inconscient baroque est manifeste. »

Le jazz mène à la musique baroque, comme « tous les chemins mènent à Rome… ou au Village Vanguard ».

Cecilia Bartoli ? « torride taureau d’onde taraudant le public ».

Petibon ? « contorsions vocales en forme d’orgasmes de cartoon ».

Abbey Lincoln ? « pythie en chaleur ».

Nathalie Stutzmann ? « ses graves comme des pointes de danseuse sur un ruban de cendres ».

Agnès Mellon ? « ombreuse et lascive, vulnérable et végétale ».

Sandrine Piau (long et beau portrait) ? « des fleurs sans pourquoi mais avec leur réponse édénique ».

« Pour se rendre compte de l’effet que procure cette voix, une fois pour toutes, imaginez un chat angora qu’on égorge sous vingt mille lieues d’une mer d’un grand champagne… Quant à ceux qui prétendent qu’on n’entend pas Sandrine Piau sur scène, je ne vois qu’une chose à leur dire : Courage, Messieurs, bientôt le bal des pompiers. »

De Cecila Bartoli à Joey Starr (« génie rugueux des volumes en rut »), du baroque au rap, rien de plus naturel selon le Ravier bien tempéré, lorsque l’on partage le goût pour la danse (naître d’abord dans le hip-hop), le travail de l’ornementation, la sensation d’un flux de langage continu (le flow), l’obsession de la diction, le corps théâtral.

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Wagner, voilà l’ennemi, que beaucoup d’excellents écrivains ont pourtant admiré (liste page 61), fors Giono le Provençal (la référence m’enchante) amoureux du prête rouge.

La France aurait-elle un problème avec les castrats et l’ambivalence sexuelle ? C’est indéniable, peut-être parce que certains, de ce côté-ci des Alpes ne la comprennent que trop bien comme force révolutionnaire radicale.

Des jeunes filles dans un café parisien ? « voix nasale, pincée, pointue, à la fois sèche et difforme… » Aucune jouissance.

Leur préférer les voix de Miranda, petite fille de deux ans disant à son papa « ouazou » pour oiseau, de Robert Bresson (des films à l’oreille) de Guy Debord.

Par le choix des livres et des musiques de nos vies, chers amis, nous renaîtrons, ou mourrons, car la grande affaire est bien de sortir du Temps, de l’antique malédiction.

« Tout ça fait irrémédiablement penser au refus de Voltaire de recevoir le jeune Mozart venu lui rendre visite à Ferney. Ici, c’est tout un pays, j’allais dire toute une langue qui dit non à la plus grande jouissance, la plus grande ivresse musicale. Deux siècles plus tard, dans un autre genre, Stravinsky refusera d’ouvrir sa porte à Charlie Parker pourtant venu lui témoigner son admiration. Quelle tristesse, quelle honte. Le sacre de l’hiver. »

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Thomas A. Ravier, Sans le baroque, la musique serait une erreur, éditions Léo Scheer, 2018, 108 pages

Editions Léo Scheer

« Je fais souvent ce rêve : Monk au clavecin. C’est ma définition d’un monde meilleur. Comme Mike Tyson écoutant Alfred Deller. A brave new world. »

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